Alphonse HUEBER

L'ouvrage "Le patriote apatride" écrit par Alphonse HUEBER a été autorisé  par sa veuve Gabrielle HUEBER née EICHHOLTZER d'être publié sur le site aupieddestroischateaux.fr de la société d'histoire et d'archéologie d'Eguisheim pour ses membres et sympathisants. Mme Gabrielle HUEBER se gardera tous les droits de reproduction et d'édition concernant cet ouvrage.

Le patriote apatride

Un parmi Nous

« Le soldat qui meurt pour sauver ses frères, pour protéger les foyers et les autels de son pays, réalise la plus haute forme d’amour »

 (lettre pastorale pour Noël 1914 du cardinal MERCIER )

 

 

 

 

 

                 Le patriote apatride

 

 

 

Alphonse HUEBER né en 1926, décédé le 11 mars 2017,  un citoyen français pris dans la tourmente d’une guerre mondiale, un alsacien qui voulut rester patriote. Un témoignage sous forme de récit d’un rescapé du camp soviétique de Tambov, celui d’un incorporé de force dans l’armée allemande. Condamné à mort par la Wehrmacht, devenu un quasi apatride en Russie qui ne voulut, comme pour bien d’autres Alsaciens et Mosellans, jamais reconnaître qu’il pût revêtir contre son gré l’uniforme d’un ennemi commun.

 

 

Noircir quelques pages, se souvenir, se raconter, pour ses proches, pour les générations futures, pour une modeste contribution à l’Histoire, celle de mon pays, celle de ma région, l’Alsace. Un ouvrage parmi d’autres, certes, mais un simple témoignage d’un jeune 

homme né quelque part en Centre-Alsace, parti faire une guerre contre sa propre Patrie, forcé par l’occupant. Nulle envie de rivaliser avec des historiens et universitaires, je songe à Gustave DEGEN, Eugène RIEDWEG ou Pierre RIGOULOT, qui ont déjà tout écrit sur le drame des Malgré-Nous, sur l’ignominie commise par les Nazis, sur l’incompréhension longtemps véhiculée à l’égard de ces hommes de l’Est de la France, accentuée aussi, il est vrai, par le drame d’Oradour. Son auteur voudrait modestement contribuer à ce souvenir, comme d’autres de ses compagnons. Compléter en somme, à sa manière, ces récits historiques déjà publiés. Le fait que je fus responsable local d’une association d’anciens combattants m’en fournit juste une opportunité supplémentaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1985, quelque part dans une des rues de TAMBOW. Je retrouve ici des lieux presque familiers, des lieux qui n’ont point tellement changé depuis la fin de la guerre. J’avais alors dix-neuf ans et, en cette année 1985, j’éprouve quelque chose d’indéfinissable en faisant ce voyage « pèlerinage » en un endroit où des milliers de Lorrains et d’Alsaciens ont péri. Mais il s’agit d’abord d’un devoir de mémoire à l’égard de tant de camarades et l’amorce aussi d’un dialogue avec les Russes (rappelons qu’en 1985, on parlait encore de l’Union Soviétique), d’une nouvelle approche historique aussi de tranches de vie d’hommes de l’Alsace et de Moselle. Les autorités ne s’y sont pas trompées en acceptant de voir fouler un cimetière situé à plus de 3000 kilomètres de l’Alsace, par d’anciens combattants, incompris alors des militaires soviétiques. Les Allemands nous ont précédés dans cette démarche de mémoire. Nous avons, en 1985, répandu un peu de terre alsacienne, pour récupérer, à notre tour, quelques poignées de terre de KIRSANOW où reposent tant des nôtres pour les ramener aux familles concernées avec une première liste de 347 noms de soldats morts d’épuisement, de froid ou de maladie. Le Républicain Lorrain avait publié cette liste macabre dans son numéro du 20 avril 1985. Nous devions par la suite réitérer cette démarche, qui nous sera rendue par des autorités russes venues en Alsace en 2003.

 

Je me rappelle de ces temps, lointains peut-être, pourtant si proches dans ma mémoire…

 

 

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Chapitre premier :  

De mon enfance ou comment j’ai appris la Vie

 

 

 

Je suis né à Wettolsheim, dans cette commune proche de Colmar, et qui occupe l’un des plus grands bans viticoles d’Alsace en surface cultivée, le 6 janvier 1926. J’y ai vécu mon enfance aux côtés de mes deux sœurs, Annie et Lucie. Je devais perdre mon frère, Jean-Louis, décédé à l’âge de trois ans. Mon père, décédé quant à lui en 1965, fut déjà réfractaire lors de la première guerre mondiale ; il devait cependant rester en contact avec le redouté voisin en devenant interprète en qualité d’agent des chemins de fer durant l’occupation de la Ruhr. Ma mère, décédée en 1992, était issue d’une ancienne famille de viticulteurs de la commune. Une vie rurale marquée par la fréquentation de son école primaire qui me permit de développer le goût des mathématiques et la volonté de sortir de ma ruralité, certes sans la nier, mais pour devenir quelqu’un dans la société; ce que la fortune de mes parents ne pouvait pas. Je devais profondément en être affecté, dans la mesure où l’on me fit tantôt savoir que je ne faisais pas parti des « possédants » du cru. Une envie de me battre qui saura me servir lorsque j’entrai dans ma vie d’adulte.

 

Le début de l’occupation allemande me laissa néanmoins la possibilité de fréquenter le collège technique de Colmar (Berufsfachschule), une fois obtenu le certificat d’études primaires. Cette période m’offrit curieusement la possibilité d’entrer dans l’aviation après deux jours de tests de sélection courant février 1943. Nous étions alors 7 candidats définitivement retenus comme élèves-pilotes et pour moi, entrevoir l’accomplissement d’un rêve de campagnard : piloter un aéronef, de chasse de préférence. Mon père ne pouvait admettre que son fils puisse accepter d’intégrer implicitement l’armée d’occupation. Sous l’Occupation, mon rêve d’adolescent ne pouvait être celui d’un patriote français, quelle que fût sa capacité technique. Il en sera de même pour intégrer une école d’ingénieurs à Constance. Qu’avais-je compris ? Opportunité d’un adolescent prêt à rêver dans un monde bouleversé et mon père qui y voyait une traîtrise. Il pensait aussi que la guerre serait brève. J’eus beau expliquer à ce recruteur, dont le bureau avait été installé non loin de la gare de Colmar, que mon père se refusait à toute signature sur le papier d’admission que je lui présentais. Il le déchira sans plus attendre, me promettant la Russie en compensation.

 

Je serai alors versé aux ateliers d’armement ALLIMAN à Turckheim, commune proche de Colmar ; le travail s’effectuait à la chaîne et je devais y croiser d’autres Français de grande capacité, contraints eux aussi à travailler pour l’ennemi. Les chaînes étaient bien équipées, de quoi contribuer à accroître les moyens d’une redoutable machine de guerre. Ma polyvalence devait me permettre de bénéficier d’un sursis d’incorporation de trois mois, jamais renouvelé, malgré de vagues promesses. L’autorité occupante m’avait, semble-t-il, estimé bien plus utile dans cette petite usine d’armement. Je me savais néanmoins mal vu, puisque l’administration savait avoir affaire au fils d’un réfractaire de 1914. Je suis parti à la place d’un autre, m’avait-on laissé entendre, malgré le quota et mon statut de non incorporable de 18 ans par obligation professionnelle, et je sus ce que voulait dire corruption (le directeur de l’établissement était membre du parti nazi). On pouvait alors acheter, pour quelque victuaille, un morceau de lard, des bouteilles et autres Delikatessen, les fonctionnaires allemands. La honte ne tue personne… . Je me suis déjà demandé si une recherche historique ne pouvait pas être assurée pour déterminer l’importance de cette corruption en 1940 de la part de concitoyens planqués, un peu plus fortunés que moi, tout aussi traîtres à la Patrie que ceux de la Légion des Volontaires Français, mais en plus sournois. La jeunesse perd alors ses illusions et trempe dans la triste réalité de la nature humaine.

 

 

 

 

 

La découverte de l’univers militaire allemand

 

Près d’Obergladbach dans le Taunus et à compter du 23 novembre 1943, des exercices paramilitaires m’attendaient dans le cadre de la Reicharbeitsdienst (R.A.D.) durant trois mois, c'est-à-dire jusqu’au 15 février 1944. Considéré comme un service d’honneur pour l’Allemagne, l’Alsacien était ainsi contraint à travailler pour la gloire du Reich, dans l’intérêt commun du peuple, soulignait un agenda que l’on me remit en 1943. J’ai retrouvé ce document fortuitement cinquante ans après. Cette période de R.A.D. consacrera ma première expérience de  presque jeune adulte, mais dans un cadre traumatisant qui me dépassait à 17 ans et demi. 

 

Elle débutera déjà sur un quai de gare à Colmar, avec 300 camarades, chacun muni de son petit paquetage, de quoi emporter ce peu de personnalité qui allait nous rester face à un embrigadement, sous le contrôle de militaires, nos chiens de garde, avec résignation aussi. Ce triste départ d’une gare, dont un journaliste japonais voulut, en mai 2004, en découvrir son architecture et son histoire, puis qui devint propice à deux incorporés de force de lui narrer ce qu’était le début du voyage vers l’inconnu dès le 16 janvier 1943 ;  des conscrits qui partirent, ce jour-là, tout en chantant la Marseillaise sous l’égide de Henri HOBEL, « à la barbe de la police et de la SS » (cf. journal l’Alsace du 30 mai 2004, page 41). Cette résignation ne nous quittera pas en traversant l’Alsace ce matin de novembre jusqu’à Landau où quelques filles de la N.S.V. tenteront, en vain, de nous servir du café. Victuailles personnels et schnaps nous aideront mieux à tenir le coup, conscients aussi de la précarité de notre situation. Quelques « hirondelles », ces filles de la N.S.V., s’essaieront à nouveau, mais à Worms cette fois-ci, de veiller à satisfaire notre soif. Les Alsaciens seront par la suite séparés entre ceux restés à Wiesbaden et le reste du contingent dispersé vers le nord-est de l’Allemagne. Embarqué dans un tortillard, nous arriverons le soir à Eltville am Rhein près de Wiesbaden. L’accueil y sera assuré par la sirène nous avertissant de l’imminence d’une attaque aérienne. Plus tard dans la soirée, après avoir traversé forêts et campagnes, notre groupe sera parquée dans notre cantonnement, plongé dans la nuit, le R.A.D. 9/253. 87 alsaciens  étrennant des lits métalliques, parfois tout habillés faute de bonnes couvertures. Il fait froid, loin des nôtres, loin de mon village, perdu en territoire ennemi, dans cette nuit qui ne finira pas de suite.

 

La vie dans ce camp, situé à 700 mètres d’altitude sur une aire largement déboisée, légèrement en relief, sera spartiate. Levé vers 7 heures le lendemain de mon arrivée, je reçois un uniforme, une bêche, puis, par la suite un masque à gaz - une dotation qui provoquera une obsession, celle d’une attaque au gaz, dont nous serons instruits, plus particulièrement un 15 décembre grâce à un « spécial-chimiste » - ; j’abandonne mes affaires personnelles ; je pars aux corvées. Débitage de bois de chauffe, nettoyage de baraques, se rendre parfois sur les lieux d’un accident pour dégager la voie. L’adolescent devient un élément d’une machine.

 

Heureusement que la douche existe, l’utiliser sera le seul instant qui nous rattache à une vie de n’importe quel quidam, même dépourvu de tout cadre agréable, ici en Allemagne. Vu l’austérité qui règne dans notre camp, nous passerons en alternance à la douche, tous les trois à quatre jours, après avoir traversé un terre-plein, tous en caleçon, pour pénétrer dans la baraque à douche, cinquante mètres plus loin. J’eus chaque fois l’impression très momentanée d’entrer dans un sauna, car les douches ne sont tièdes que pour les premiers venus, d’où la cohue dès leur ouverture. Si elles étaient froides, tant pis, il fallait y aller néanmoins sous peine de sanctions impitoyables.  

Au quotidien, il fallait cependant quitter le baraquement pour se rendre devant une batterie de robinets situés à l’extérieur, seulement protégés d’un auvent. En hiver, la toilette, torse nu, sera précédée de l’obligation de briser la glace et de dégeler les vannes. Nous n’évitions pas parfois l’inspection intime du carabin, toujours prêt à tâter l’objet de notre virilité. Quant au linge, il devra être lavé à l’eau froide.

 

Je me retrouvais affecté, au début des corvées, en cuisine, accueilli par une forte odeur. Le chou deviendra l’emblème de nos gastronomies. Une portion de quelque chose pour l’agrémenter, pomme de terre ou tranche de bœuf, un brin de pain, une once de beurre. A chaque matin café, marmelade et pain de seigle : il y aura certes pire et il y eut encore pire, ici ou ailleurs, en Europe jusqu’en 1945.

 

Surlendemain de mon arrivée à Obergladbach. Nous sommes rejoints par quelques 90 jeunes de notre âge venus de Trêves et de la région de l’Eifel. Le brassage des nations débute dès le 26 novembre dans ces chambrées qui sentent le moisi. Quatre alsaciens et quatre allemands cohabitant et tous les huit (côté français : Jean PERRING, André GOETZ, André FLEITH et moi-même et côté allemand : Hermann NEUTSCHER, Mathis BACH, Helmut ENNEN, Henri GILEN), en fonction de notre taille moyenne, intégrés dans une section troisième, groupe sept. Les chambrées : le lieu où s’inculque la discipline, souvent si étrangère aux adolescents, poussée ici au cauchemar…arêtes de couverture tirées au cordeau, empilage soigné des effets vestimentaires nettoyés sur un tabouret… et toujours cet ordre impeccable avec l’immuable inspection, fantasme du régime allemand. Eclairées d’une lumière bien faible, les chambrées plongent dans le noir dès 21 heures. Le couvre-feu, l’autre obsession du pays en guerre.

 

Tout est minuté au sein de ce campement constitué d’une demi-douzaine de baraques en bois avec leur couloir central, baraques disposées en terrasses reliées entre elles par une travée de rondins. J’ai toujours eu cette impression qu’il s’agissait d’une installation ancienne.

 

J’allais oublier la visite médicale. Je m’aperçois avoir grandi de 3 centimètres : 1,69 m. pour 55kg. Hygiène corporelle, maladies infectieuses, autant de thèmes traités, une fois par semaine, devant tout notre contingent, dans une salle de réunion mal chauffée et qui fait aussi office de salle de réfectoire. Vaccinations avec rappels (par exemple trois dans un trimestre contre la diphtérie, mais aussi contre le typhus), cours (savantes démonstrations totalitaires) sur la valeur du travail manuel, rappel ( !) de valeurs dites essentielles… toujours inculquer, autre obsession du régime allemand. Nous aurons droit à une marche de 13 km., le 10 décembre, pour une « radio de dépistage » : 177 hommes dans la neige partis pour Schwalbach et retour au camp dans l’après-midi.

 

Ainsi ira cette vie en R.A.D. par un hiver 1943-1944 tantôt neigeux, tantôt pluvieux, venteux souvent, intempéries qui s’engouffrent dans nos baraques aux fenêtres disjointes. Il faut s’aguerrir ; l’encadrement nous le prescrit et rappelle ; une discipline impitoyable, mais, je dois le concéder, sans chicanes. On nous incite cependant à la compétition entre nous, un état d’esprit qui sert aussi à diviser pour mieux contrôler. L’ambiance s’en ressent. Ecrire quelques lettres à la lumière de la bougie, malgré le couvre-feu, me permettra alors de m’évader par l’esprit. Il est vrai que dès les premiers jours de ce séjour forcé, lettres et paquets postaux atténuèrent ce sentiment d’oppression. Café du matin vite expédié, enfin un breuvage noirâtre ; puis réchauffement sportif en survêtement, cette culture physique chère à cet Etat, sur un terrain balayé par le vent, pour vivifier l’esprit - sous la vigilance de gardiens, si d’aventure nous serions tentés par l’évasion - ; retour aux baraques à l’appel de la cloche à midi ; travail de raccommodage une fois par semaine - seul moment d’une vraie convivialité, car le reste du temps, interdiction d’échanger toutes informations de nature militaire (1944, l’année de la poursuite de la débâcle nazie) -. Je vécus aussi le rite de la coupe de cheveux moyennant l’obole de 0,20 RM, la coupe culturelle menée par un quarteron de coiffeurs dans un bruit de cisaillement effréné. Nous n’éviterons pas non plus les exercices pratiques de secourisme. Quant à une explication sanitaire sur la diphtérie, point donc, alors que, sur des chapitres plus intimistes, les déclarations ne feront point défaut.

 

Un hiver avec son emploi de temps immuable : levée à 6 heures, à 9 révision des chambres suivie d’une instruction avec un thème particulier jusqu’à 10 heures. On change de tenue pour des manœuvres, quel que soit le temps, et ce, jusqu’à 12h30. A 14h30, reprise de l’entraînement jusqu’à 17 heures. Nettoyage des vêtements, nouvelle inspection, sonnerie d’appel pour le soir avec une revue des effectifs ; enfin, un souper dans la pénombre, vite liquidé dans le silence, avant la nuit, toujours cette nuit.

 

Au courant de l’hiver, changement d’orientation, le fusil remplace la bêche, une dotation plus complète de vêtements, digne du militaire avec ses effets pour le sport, le calot et le képi version « hiver » dès le 5 décembre 1943. Il faudra apprendre à tirer, à bien utiliser la visée, acquérir des automatismes, à tirer…sur qui ? Mais aussi à démonter ce fichu vieux fusil MAUSER, yeux bandés en un temps record sous peine de… . Comme tant de mes copains, je suis là-bas en Allemagne, j’ai à peine 18 ans, obéissant à une machine à broyer l’esprit. Surtout ne pas réfléchir : quel régime dictatorial le permettrait-il ?

 

 

 

 

 

Un Noël 43 

 

Noël se rappellera à notre souvenir d’enfance ; des chants expurgés de toutes références religieuses qu’il fallait apprendre, réviser. Répétition sur plusieurs soirs. Seul intérêt : s’exercer à l’abri des intempéries, car pour ce qui est de l’ambiance pieuse…. Nos RAD’mistes allemands connaissent des chants, et pour cause. Nous nous contentons de quelques vagues refrains, pour le reste nous serons muets. Fallait-il chanter quelques vieilles chansons profanes de notre pays ? Rien ne sort, j’en suis honteux ; mais je me sens sur une autre planète. Deux gars de la vallée de Munster, Théophile ZIMMERMANN et Georges RITTER, nous sauveront la mise. Noël 1943: j’y croisais un certain BOPP qui nous affligera d’un sermon exempt de toute allusion religieuse. Nous chanterons finalement en cœur une ribambelle de chansons et participerons, en alternance, à des sketches tirés des légendes prussiennes. 

 

Je me souviendrai de ce Noël 1943, un Noël païen avec son sapin et ses bougies…Stille Nacht…pour qui cette lumière de la Nativité?

 

Nous y aurons seulement gagné un meilleur repas avec un vin chaud, des biscuits caramélisés sur une table décoré de quelques branches de sapin, et un père Noël sorti l’on ne sait où, plutôt burlesque dans ce camp. La fête s’achèvera d’office à 20 heures; la lumière s’en étant allée. La nuit est encore là. Au loin, nous entendons le bruit des bombardiers qui passent avec son corollaire du lendemain, enlever des bandes antiradars de brouillage que les aviateurs yankee jettent par milliers sur la zone. On dirait des emballages de tablettes de chocolat, si, éventuellement, une envie de gourmandise nous saisissait. L’humour nous est alors morbide 

 

Mais ce jour du 25, nous serons exemptés de corvées. Café et gâteau dit de Saint-Michel et trois pommes fripées au désert du jour. Dehors, il fait moins douze ; il faudra faire provision de bois de chauffe et écrire, toujours écrire, comme d’ailleurs le 2 janvier aussi, histoire de se rattacher au pays, aux nôtres, si loin. Des congés ? Que nenni ! Nettoyage des chambrées le 31 décembre, dont la mienne évidemment, puis des communs, des corvées de coupe de bois. Un verre de vin chaud sera notre récompense du soir. Un Saint-Silvestre sinistre, empreint de tristesse, de lassitude. Un lendemain que je veux croire le début de l’année de la fin de la guerre. Je l’avais noté dans mon carnet. Mais chaque jour apportera à nouveau son lot de désillusion, car, hormis le repas amélioré de trois pommes parcheminées, le « Eintopf » d’habitude, c’est le vide moral et la faim qui vous tiraille. Je serai, ce jour-là, de service de cuisine en compagnie d’une aide cuisinière qui me laissera quelques fruits cramoisis en guise de compensation. Le lendemain, jour de garde, qui me laissera le court loisir d’écrire.

 

Un moment difficile pour les Français : la prestation de serment au Führer à l’ombre du terrible drapeau nazi. Il fallait d’abord que tout soit propre au-dehors, sans neige. Je remarque que même des Allemands semblent indifférents à cette cérémonie, peut-être moins soumis à l’endoctrinement que nous autres. Nous n’en avions franchement rien à faire. Le même BOPP, un cinquantenaire bien affable, nous tient un discours confinant à une causerie et admet la contradiction existant pour les Alsaciens, qui connaissent l’allemand, et qui auraient des états d’âme. Il nous demande de répéter après lui, sans se préoccuper du voisin. Il semble néanmoins avoir perdu ses illusions, ce M. BOPP. Stalingrad et Kiev, prises par l’Armée Rouge auront entamé la fierté du conquérant de 1939-1940. Et l’Italie connaît déjà ses reconquêtes par le monde libre. On essaiera de provoquer des recrutements spontanés par une démarche racoleuse ponctuée de séances de projection. Chaque spécialité militaire nous sera ainsi présentée.

 

L’hiver s’achève et les corvées vont se multiplier. Travaux manuels et exercices militaires alternent dans la boue, apprentissage de la lecture de cartes d’état-major, de la boussole, approche de la topographie, le tout sans note écrite, strictement interdite; il fallait apprendre par cœur. Mais toujours dans le strict respect de la discipline ; avoir rouspété me vaudra de devoir écrire cent fois : « Ich darf im Glied nicht sprechen » ou « Je ne dois pas parler dans le rang » par notre Obervormann (chef de section). J’enrageais car, peu de temps auparavant, j’avais dû calligraphier ses coordonnées à la porte de sa chambre. C’était un gars retors, toujours prompt à humilier. Cette discipline nous harcèle : privation de sorties pour cause de mauvaise humeur, exercice de tirs dans un stand enneigé avec simulations d’attaques aériennes, replis en crabe dans la neige, cette neige qui s’insinue partout devant des instructeurs, « cons prétentieux » de vingt ans volontaires de la R.A.D. à peine bacheliers, mais craints comme la peste. Ils nous toisent de haut. On se taisait et gare aux maladresses propices aux mots durs, intraduisibles, mais dont on se doutait de leur peu d’amabilité. Connaissant un peu leur langue, j’essayais de faire face en usant de termes pompeux tirés de mes connaissances en mathématiques du genre « Celui avec sa tronche, un têtard de Pythagore, vous n’êtes qu’un mouflon à la cosinus… », histoire de moucher mon interlocuteur; ils me répliquaient alors dans un discours plus châtié, interloqués, ces « Herr Obermachin » ; il leur fallut obvier, mais c’était toujours eux qui commandaient. Y compris pendant les exercices de tir : malheur à celui qui rate la cible ; on frôle alors l’indécence par les propos tenus.

 

 

 

 

 

 

 

 

Des spectateurs privilégiés sous contrôle 

 

Après le couvre-feu et quand le bruit du passage des avions militaires se fait trop assourdissant, nous sommes parfois autorisés à quitter les baraques et nous observons. Nous apprendrons, selon l’altitude et le bruit, où se situe la zone de bombardement allié. Certains croiront même reconnaître le type d’avions au moteur. Tous reconnaîtront ces aéronefs qui reviennent de leur mission sur les villes de la Ruhr, délestés de leurs bombes. Prisonniers des faisceaux lumineux de la DCA qui crachent la mort, ils entament le retour vers leur base en tentant d’échapper aux tubes anti-aériens ; parfois ils y arrivent, mais malheur si un nuage ne peut servir de couverture: un bal hallucinant marqué parfois par une explosion en plein ciel. Une course-poursuite entre des balles traçantes et des avions, Lancaster ou Halifax. Ils vont et viennent sur ce territoire, déversant leurs bombes, dont les explosions nous parviennent au loin. A l’horizon, un brasier s’élève…la guerre totale. Une fois le calme revenu, nous rentrons, transis et abasourdis à la fois. A 18 ans, je découvre la guerre, la vraie, celle du bruit et de l’enfer de feu. On me souhaitera cet anniversaire un jeudi matin, 6 janvier, à l’occasion de l’appel matinal. Remerciements forcés et gênés. D’autres fêteront leur anniversaire cette année 1944, mais plus la suivante.

 

Cette année nouvelle ne nous exemptera nullement du « Gross Appel », un rassemblement à l’improviste durant lequel tout est soigneusement fouillé et filtré, affaires personnelles comprises. Un coup d’œil sur nos lectures, sur un agenda ; rien n’échappe aux gardiens, si d’aventure l’un d’entre nous aurait quelque idée subversive. Il faudra montrer son portefeuille, tel papier français, sortir des misérables reliquats de conserves cachées, une bouteille de schnaps ; tout est alors réquisitionné sur le champ. Paillasses retournées, montées en lits gigognes. Pour donner le change, ils en profitent pour nous assurer d’une dératisation aussi impromptue que vitale. Conséquence immédiate, plus de colis pendant plusieurs jours et défense de conserver quoi que ce soit de comestible, sous peine de cachot. En somme, toujours passer sous les fourches caudines de nos « protecteurs ». Le 16 janvier, ce sera la levée de ce boycott et je recevais alors des paquets, trois fois plus qu’à l’accoutumée, tous paquets que nous partageons, notamment avec nos cohabitants allemands, avec ceux surtout qui en reçoivent moins. En remerciements, ils nous gratifieront de quelques aides administratives. Je pense ici à un camarade de Labaroche, qui ne comprenait, ni ne parlait un traître mot d’allemand. Le fut le seul côté « exotique » de l’encadrement.

 

Le 24 janvier, branle-bas de combat, une inspection générale est annoncée pour clôturer notre entraînement, et, ce en présence d’un staff d’officiers avec un Dr. HOFF à leur tête. Notre « Zug » ouvrait le mouvement pour prouver aux représentants du Reich millénaire nos capacités de résistance et de discipline : huit fonctions et exercices nous serons dévolus. L’examen s’avèrera « Gut ». Il valait mieux les réussir pour éviter un supplice en représailles.

 

Pour nous défouler, l’encadrement organisait des marches de 15 à 20 km., d’une durée de plusieurs jours en traversant les localités environnantes. Il nous déployait ainsi à travers la forêt pour de larges évolutions spatiales, question de ratisser tout un secteur à la recherche d’éventuels aviateurs cachés dans les futaies, après que leurs avions se soient abattus les nuits de raid.

 

Nous noterons néanmoins un relâchement de cette discipline en faveur du maniement des armes.

Une forte délégation de RAD’mistes participera aux célébrations de libération nationale à Hausen, tandis que d’autres seront astreints à suivre des séances nazico-politiques sur le 3ème Reich. Défense alors d’écrire, de lire ou rédiger sa propre correspondance. Au pourquoi de la chose, point de réponse. 

 

Le moral est en chute libre et maints petits évènements y contribuent en ce début 1944.

 

Un jour, ce fut la panique générale du côté de la Kommandatur : un groupe moto-génératrice qui nous fournit déjà si parcimonieusement de l’électricité tombe en panne, un tuyau ayant éclaté sous l’effet du gel. Plus d’éclairage, ni d’ailleurs d’eau. Le moteur diesel a rendu l’âme. Une brigade devra dégeler des batteries en usant de l’eau chauffée provenant de la neige fondue. J’en connais qui  se réjouissaient de cet intermède, une joie non dissimulée. Nos gardes bien-aimés ne mirent à la recherche qui d’un soudeur, qui d’un mécanicien à travers le camp frigorifié. L’appel se fit insistant, mais personne ne bougeait au sein de ce que nos mêmes gardes appelaient le troupeau. Nulle réponse. Devais-je y aller, moi qui avais suivi un stage de soudeur au collège technique ? Mes copains me firent comprendre que je ne n’avais nul intérêt à me proposer, sous peine de représailles. Et l’autre sous-chef de camp qui comprenait pas qu’au sein de cette bande de cabochards, il n’y aurait nul compétent pour réparer l’installation afin d’avoir des repas chaud. 

 

Nous nous souvenions de la corvée de « chiottes » que ce cerbère nous imposa, tout cela pour avoir surpris, un soir, un camarade en train de fumer derrière les vespasiennes. C’était le moment de lui rendre la monnaie de la pièce !

Notre petit stock de bougies avait fondu, entre temps, une grande partie étant déjà réquisitionnée pour « leur » Noël et l’administration du camp. Encore un peu d’intimité qui « fout le camp ».

 

Cette administration nous retirera nos bottes en cuir qu’il fallait expédier au front. Et puis, une partie du groupe participera à la construction d’un abri anti-aérien à Eltville.

Et puis encore, la maladie, plutôt une épidémie de fièvre qui gagne le camp ; déjà une vingtaine d’atteints. Avec mon copain GOETZ, changement d’affectation pour le service soignant ; voilà qui nous changera, momentanément, des tiraillements et des braillements du champ de foire glacé, prélude à ma libération de la R.A.D. , le 15 février 1944, pour un répit de très courte durée, ce que j’ignorais encore, avant le calvaire de 132 000 compatriotes sur lesquels a pesé la suspicion, si préjudiciable à l’honneur des Alsaciens et alors que le moindre refus d’obéissance était le signal de l’impitoyable répression sur nos familles, allant jusqu’à l’exécution et la déportation.

 

Nous remisions progressivement nos effets militaires au magasin d’habillement et, en ce mois de février, le R.A.D. touchant à sa fin, la discipline nous paraissait moins rude ; ainsi l’appel matinal ne sera plus suivi de la revue tant redoutée. L’épidémie n’était déjà plus qu’un mauvais souvenir et l’encadrement recherchait manifestement à gommer toutes mauvaises impressions et éviter de faire remonter toutes ces aspirations redoutées de nos gardiens et instructeurs. Un premier contingent de 45 quitte le campement, les autres seront consignés dans les chambrées avec un planton devant chaque porte. Enfin, nous recevions notre valise à la criée dans une salle de réunion. Un costume civil et du linge de corps que nous enfilions séance tenante. Nous avions dû mal à nous y faire, à comprendre, la tristesse indicible pour une communion dans l’adversité et pourtant la joie de retrouver son chez-soi. « De gosses mal débourbés, nous avons fait de vous des hommes aptes à affronter et la vie et les pires conditions des campagnes que vous ne manquerez pas de découvrir très bientôt. Vous avez été sélectionnés pour effectuer votre service R.A.D. à Obergladbach… et les résultats ont justifié ce choix. » Voilà en substance le discours qui nous était tenu, mais un discours écouté d’une manière fort distraite, tout à notre joie de quitter ce camp. Un dernier rassemblement en salle ; on s’alignait devant nos valises posée à même la table ; une dernière fouille, tout est contrôlé pour éviter d’emporter un souvenir ! Sur la table un amas de vêtements R.A.D.. Un pécule de 5RM versée dans la boîte KHD qui circule entre les travées pour remercier du séjour gratuit… Nous sommes le 15 février et nul ne tourne la tête lorsque le car se met en route.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre second :  

Mon incorporation dans la Wehrmacht

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les préparatifs forcés 

 

Revenu dans ma région en cette mi-février 1944, je reçus rapidement ma convocation au conseil de révision à l’école de la Krutenau de Colmar à l’instar de centaines d’autres de différentes classes d’âge. Une convocation sous la menace (« Kriegsordnung ») devant une commission de Waffen SS. Elle recrutait d’ailleurs pour la division « Das Reich », une unité d’exception que le Gauleiter WAGNER voulait offrir à HITLER. Maints alsaciens subissaient, comme tant d’autres, ces contraintes morales et physiques pour s’engager dans la Waffen-SS. A partir de 1,70 m sous la toise. Les autres de l’autre côté. La loi de la toise.

 

Je compris ce que pouvait dire incorporation et embrigadement forcés lorsque, face à cette commission de nazis convaincus, il fallut passer sur une petite estrade devant ces officiers SS. Certains nous interpellaient pour signer un contrat d’engagement. Mais tous s’y refusèrent, certains même depuis les fenêtres de l’école où nous étions regroupés. Devant ce refus massif, ils procédèrent à l’aveugle aux inscriptions forcées. Je me retrouvais malheureusement avec des grands non sans une certaine appréhension ; en fait les deux groupes, celui des petits et l’autre, d’importance identique, se rejoignaient au bout de la place. En face de moi, quelques copains du R.A.D. qui m’appelaient pour que je les rejoigne en catimini ; ce que je fis dès la vigilance de nos gardes relâchée. Je ne serai pas le seul à quitter le monde des « grands » et celui de l’incorporation forcée dans les SS. Ceux-ci devaient alors rejoindre le Sud de la France, près de Bordeaux, je crois, pour y faire leur classe. Ils seront par la suite envoyés vers les plages du débarquement et l’on connaît le coût humain de l’opération alliée.

 

Deux jours plus tard, nous devions répondre à l’ordre de mobilisation contrainte (Stellungsbefehl) pour la Wehrmacht. Ce sera le 24 février et à nouveau ce train qui quitte Colmar, à nouveau partir sous la contrainte, la Marseillaise ou d’autres chants du répertoire populaire sur les lèvres de certains, sous le regard narquois de nos accompagnateurs. La mer Baltique puis une ville garnison polonaise, Kulm dans le fameux corridor. Le tout dans une torpeur bien visible comme si nous devinions le sort qui nous attendait. Faire face à l’armée soviétique, 3000 kilomètres plus à l’Est des camarades partis dans l’autre groupe. Je pensais avoir forcé le destin, mais un cauchemar commençait, devenu un peu plus réalité  par un « Tu as rêvé » lancé par le caporal qui me faisait face dans ce compartiment, tout en dodelinant de la tête. Appuyé sur mon fusil calé entre les jambes, j’interroge aux alentours des visages tristounets –« Non, je ne crois pas ! Malheureusement d’ailleurs ». Un petit casse-croûte tiré de nos réserves reçu le matin, quelques instants pour oublier  ce destin qui se dessine. Par quel chemin reviendrons-nous ? J’aurais, je crois, tout tenter pour éviter ce lamentable calvaire, le plus haïssable, celui d’être incorporé de force pour combattre mon pays. Des rats pris au piège, voilà le sentiment qui nous gagna. Quand je pense que quelques camarades qui avaient pu intégrer l’aviation devaient vivre plus paisiblement avec un entraînement plus valorisant. Mais quel sort les attendait ? Des idées  trottent alors, se bousculent. Je voulais crier ma rage, ma colère. Un seul objectif désormais : fuir, m’évader dès la première occasion. En attendant, nous supportions le voyage contraint nous éloignant de l’Alsace, inexorablement, pour ne rester qu’un chaud souvenir. Le soir était déjà bien amorcé, lorsque le convoi entra dans Koenigsberg, une gare encombrée de militaires et de civils, une foule bigarrée, pressée, prenant le train dans une certaine pagaille. Les premiers fugitifs me rappelant les fuites dans d’autres conflits, la fuite devant les hordes rouges, comme ils disaient. Toutes les peurs se ressemblent lorsque la mort est aux trousses. Le convoi reparti, une D.C.A. installée à chaque bout. L’anxiété ne fit que croître lorsqu’il stoppa dans une autre gare plongée dans le noir. Nulle lumière. Notre groupe se retrouvait, avec d’autres, dans un local indéfinissable, accueilli par un officier et une pancarte accrochée au mur. J’arrivais malgré tout à le déchiffrer : Sperrdivision 5/62-Régiment 1098. Des scripts seront aussi là avec de la paperasse comme toute Administration sait en produire. Notre cher accompagnateur se chargeait de leur passer nos papiers. Tampons et autres paraphes et le Soldbuch, qui me servira par la suite. Une poignée de main et voilà notre sergent regagnant, dans la pénombre, son train, sa mission accomplie, celle de pourvoyeur de chairs à canon. 

 

Ainsi, depuis ce funeste 2 août 1944, nous suivions un entraînement intensif, afin d’être intégrés au mieux dans l’armée allemande. Sections, compagnies, tout pour devenir opérationnels au plus vite. 

 

Des mois de martyr, vécus au rythme d’exercices harassants frisant souvent la bestialité, tout cela pour devenir des soldats de fer face à l’adversité. Je garderai en moi certaines de ces exactions que nous faisaient subir des sous-officiers et autres Feldwebel sur les terres gelées et dans les sables épineux de Thorn. Combien de fois ai-je pleuré sous le masque à gaz, obligé de courir avec la buée devant les yeux, et de chanter pour se motiver (de quoi ?) « Im Laufschritt marsch, marsch… ». Et lorsque nous ralentissions, exténués, un nouvel ordre fusait « Fliegeralarm, in volle Deckung » ; nous repartions, dans la boue, rampant avec tout notre barda, sautant aussi les fossés en lisière de forêt à quelques pas de la route. Je haïssais ces sous-officiers et instructeurs, je les détestais de tout mon être. Eux le savaient et nous le rendaient au centuple en ajoutant qu’ils ne nous rejoindraient pas au front. Ils justifiaient de la sorte, à l’égard de leurs propres supérieurs, leur mission, sous peine de se retrouver à leur tour au combat.

 

Malheur à nous si nous croisions un de ses militaires revenu, blessé, du front ; un de ses chefs de bataillon sur son étalon auburn étalait sa haine (« Die Hunde… », les chiens), plus enclin à la surenchère qu’à développer la capacité du combattant. Il fallait extirper en nous ce qui nous restait de rebelle ; nous devenions corvéables à souhait, contraints à l’obéissance aveugle et à mourir pour l’Allemagne ou son dictateur, mais « crever » au front. Telle était l’ambiance dans ce camp d’entraînement. Nous ne pouvions être fiables (on nous qualifiait ainsi « unzuverlässig). Il est vrai que nos sentiments affleuraient tantôt, malgré la grande prudence qui nous animait alors pour nous fondre parmi les autres appelés, avec qui, il est vrai une certaine convivialité régnait, bien qu’ils furent de nationalité allemande.

 

J’intégrais une compagnie de grenadiers équipée de S.M.G. 42, ces mitrailleuses lourdes « modèle 1942 », qui se révèleront, en raison de leurs caractéristiques, des plus efficaces au front. On me nomma chef de groupe (soient entre 7 et 10 hommes), le Schutze 1. Je devais ainsi porter la mitrailleuse et les jumelles. Mon second, Marcel OSTER, originaire de Colmar, se chargeait de l’affût, outre son fusil. Les autres étaient équipés de leur arme de dotation, de deux caisses de bandes de mitrailleuse en bandoulière. Je jouais le jeu aux moindres frais, sans renier mes convictions de Français. Il m’arrivait alors de devenir instructeur temporaire en secondant un sous-officier devant une section, équivalente à quatre groupes, dans des domaines variés : technique des armes à feu (Waffen bei Schuss), esquisse d’une section (Geländezeichnung), les chars, le tir direct,… . La majeure partie d’un dimanche s’égrenait, confinés dans nos casernes ; c’était le seul jour où nous pouvions néanmoins écrire et, toujours, nous évader par la pensée, revivre nos familles, mais, là-bas, très loin, quelque part au pied du vignoble alsacien. Ce jour où nous pouvions nous laver et s’occuper de nos effets.

 

Nous ferons donc partie du régiment des grenadiers, quelques Alsaciens et Mosellans perdus parmi les Allemands, des Beutedeutsche, allemands annexés. Mes camarades les plus proches en ces sinistres journées : Marcel OSTER de Colmar et René MEYER de Wettolsheim, tous deux de la classe 23. Nous avions reçu une formation spécifique au maniement des mitrailleuses lourdes MG23 et plus tard MG42 ; une formation dénommée S.M.G. (schwere Maschinen Gewehr). Les exercices avec le masque à gaz prenaient une tournure parfois inhumaine en vue de notre engagement sur le front de l’Est. Ainsi, un certain Ernest SPINNER de Heiteren, lors d’un de ces exercices, ne pourra rendre toutes les cartouches de tir - j’appris ultérieurement qu’il les avait jetées dans les WC - . Il sera démasqué peu après ; sorti du rang, déplacé d’autorité, je ne sus où ; il ne devait plus revenir de cette guerre. Un certain sergent KOESTER, une brute vaniteuse portée sur le schnaps, amplement décorée, nous criait : « Pas de crainte, vous ne pourrez vous venger sur moi, car je ne vous accompagnerai pas au front ». Pourtant tous nos supérieurs ne montreront pas un visage aussi vicieux, s’essayant d’ailleurs à être affables ; ils devaient gagner, comme nous, le front balte.

 

Notre effectif : un tiers d’Alsaciens, un tiers de baltes et le tiers restant, des Allemands, qui n’étaient pas tous des nazis. En fait, le gros des troupes venait plutôt de Norvège après avoir passé une année, plus paisible, en terrain d’occupation. Je les tenais pour veinards. Parmi les Alsaciens, Marcel OSTER et moi, un choix de rester ensemble. Nulle contrariété. Nous serons les plus jeunes de la classe 1926. J’allais y rencontrer Paul LIDY, un ami natif de Hirsingue, ainsi que René HARTMANN venu de Seppois, dans le Sundgau alsacien. Affectés à notre compagnie, ils vivront avec moi ces exercices honnis. Mais nous finirons par mieux nous connaître entre nous, comme pour sceller, sinon une amitié, du moins une franche camaraderie avant de monter au front, au jour fatidique. Même le sous-officier SCHNEIDER se montra prévenant, me prenant en affection, voyant en moi le sosie de son frère… . Il portait déjà les stigmates de la guerre, sur laquelle il donnait un avis nuancé. Un climat de confiance s’installa. Son épouse, enceinte, pourra le voir durant deux jours. Des instants bouleversants que de voir ce couple solitaire et désemparé face à l’inéluctable, qui le dépassait, au milieu des soldats.

 

C’était à Kulm, sur la Vistule. Une ville sans intérêts particuliers, une commune de garnison aux traits à la fois polonais et slave, avec ses nombreuses maisons de briques rouges vernissées. Une population indifférente aux démonstrations soldatesques, à nos chants bruyants que nous étions contraints de clamer à travers rues. Ces défilés censés galvaniser troupes et populations, ouverts par le Major monté sur son cheval trépignant d’impatience, obligé d’accorder son trot au rythme de la marche, fier de caracoler en tête de ses troupes (trois compagnies) oubliant ses brimades quotidiennes, croyant peut-être nous avoir convaincus. Une « Marschordnung » impeccable comme il se doit, avec nos tenues étriquées, un défilé ponctué par le salut des personnels féminins de l’intendance et leurs furtifs baisers à notre viril cavalier.

 

Au cours de cette première période, deux évènements marquèrent nos existences, le lancement de V2 sur l’Angleterre avec un discours radiodiffusé de GOEBBELS et l’annonce du débarquement allié du 6 juin 1944. On jubilait secrètement, pourtant d’aucuns restaient dubitatifs, croyant même que nos alliés seront rejetés en mer avant la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

Un été 44 

 

Ainsi cette préparation forcée se poursuivra jusqu’à l’été 1944 ; nous recevions alors une permission de huit jours en juillet avant le départ pour le front. Un départ de Kulm pour Colmar le 18 juillet; arrivé le surlendemain après de nombreuses déviations ferroviaires dues aux bombardements des voies et des villes. Vision d’horreur de la guerre. Cette courte période fut marquée par l’annonce de l’attentat avorté de VON STAUFFENBERG contre le Führer, avec son corollaire, le tout contrôle, le tout soupçon et une justice expéditive. Mais était-ce encore de la justice ? La terreur s’installe… . J’ai eu l’occasion de faire le récit de mes impressions et du vécu de cette période, avec mes camarades, dans l’Almanach du Combattant en 1991. Que devrais-je écrire pour en faire ressentir, à 18 ans, le sentiment d’un autre monde, un mauvais rêve qui se prolonge dans la nuit de l’Occupation. Une permission. Nous étions alors en plein été et j’avais le sentiment d’être un quasi-étranger parmi les miens, sursitaire oisif et étonné dans notre maison. Une courte période de liberté et qui s’écoule comme le sablier : ne pas penser au jour fatidique, le vrai départ pour les combats, dont on se sent étranger, puisque vécu du mauvais côté sous la contrainte.

 

 Huit petits jours octroyés, par la « grâce » de quelques autorités, avant la découverte du front de l’Est (Abstellungsurlaub). Je ne voulais plus revoir cette ville de Kulm. Une semaine au milieu de ma famille et des amis. Une semaine si précieuse ; jamais une semaine ne fut aussi belle, car tout là-bas la Wehrmacht commençait à subir revers sur revers. Je savais devoir rejoindre le secteur Nord, affectation qui avait justifié, selon nos supérieurs, la dureté de l’entraînement. Mais, en attendant, ma famille réunie, buvait mon récit comme pour rattraper le temps perdu. Ma mère me caressait mes mains. J’évitais de leur parler de toute cette mauvaise aventure, de cette chasse aux partisans à travers la forêt, champs et campagnes, les fouilles de maisons dans des hameaux boueux, des recommandations de ne sortir qu’en groupes, de cette pêche aux grenades dans la Vistule si proche du camp. Je passais sous silence cette blessure reçue sous l’œil droit par le trépied de la mitrailleuse et consécutive au coup de pied du Herr Unteroffizier KOESTLER. J’éludais de leur narrer ma peur, sinon la terreur, de me retrouver seul dans la nuit à la recherche de quatre hommes de mon groupe, perdus au cours d’une manœuvre. Je devais alors refaire au pas de course et à rebours le chemin parcouru, ces fossés, me remémorant chaque coin, presque par instinct. Pourquoi évoquer à mes parents et mes sœurs ce Feldwebel qui s’esbroufait en pleine rue à Thorn en me prenant à partie, parce que j’avais oublié de saluer, provoquant l’hilarité des passants ? J’oubliais aussi de leur signaler la perte de mon fétiche, une cigogne plaquée or, signe de ralliement des Alsaciens et caché dans mon calot et que ma mère s’était donnée tant de mal à m’acheter à Colmar. Ma mère devinait le poids de mes silences et convenait que le surplus ne pouvait être narré; j’avais 18 ans et devais assumer ce destin comme tant d’autres de mes copains d’Alsace et de Moselle. J’évoquais néanmoins l’espoir soulevé par le débarquement de juin, bien que nous ne disposions que d’informations partielles. Mon père pensait qu’HITLER avait été  tué dans l’attentat du 20 juillet et que le conflit s’arrêterait prochainement. On verra bien, nous avait-il précisé. Nous savons ce qu’il en fut. J’appris en fait la survenance de l’attentat en sortant de la gare de Colmar, alors que nous devions toujours faire le « Hitlergruss ».

 

Huit jours qui s’écoulent et que me rapproche de l’échéance, dans l’angoisse. Une courte période au cours de laquelle nous percevions les conséquences de cet attentat raté : une répression renforcée, cette répression si caractéristique d’une dictature, une suspicion de tous les instants. Ainsi des collègues de travail de mon père, cheminots comme lui, certains conducteurs de locomotive, restèrent alors introuvables. Ils n’osèrent pas mettre à exécution mon projet : m’emmener, caché dans le tender de la « loc », vers la vieille France, en réalité quelque parenté près de Dôle, avec la complicité d’autres agents. Pourtant tout semblait prêt ; la filière avait déjà eu l’occasion d’exercer antérieurement ses talents de passeur. Dès mon départ à Kulm, j’étais pourtant sûr de mon coup, ne laissant pas le moindre objet ou effet personnel à l’issue de la première période militaire. Fallait-il qu’il y eût cet attentat raté !

Tout était fouillé en gare de Dannemarie par la Feldgendarmerie et des détachements de SS. Il fallut se rendre à l’évidence : 64 heures de retard en caserne, avec toutes ces hésitations et tergiversations.

 

Matin terrible que celui qui me voit me présenter, avec René MEYER, la mort dans l’âme, en gare de Colmar vers 10 heures. Je revois ma mère ; je m’entends encore lui promettre que je reviendrai ; je revis ce chemin parcouru entre ma maison et cette gare. Et toujours la Feldgendarmerie pour contrôler des papiers et nous laisser gagner le train, après un long intermède téléphonique. Notre compte est déjà réglé, notre vie entre leurs mains. Aucune illusion ne pouvait nous gagner. On ne pense plus à rien dans de tels moments ou plutôt tout s’embrouille. Que dire de nos émotions, notre état d’âme dans cette gare de tous les départs, comme si toute gare était d’abord celle annonciatrice des ruptures, des malheurs à venir, des non retours. La mort au bout peut-être, un peu comme le condamné à mort qui s’enfonce avec fatalité dans le couloir de son destin. Le train s’ébranle. J’eus l’impression qui allait exceptionnellement vite ce jour-là. Nous sommes seuls dans le compartiment. René et moi songeons aux deux jours passés ensemble dans les Vosges pour y épuiser opportunités et espérances. Fallût-il rester caché dans une maison ? Ce n’était guère envisageable, bien que nous savions les alliés à mi-chemin entre Paris et l’Est. René pleurait, vidant sa bouteille d’alcool. J’essayais de le dissuader de noyer ainsi son désespoir ; en vain, malgré une vague promesse. « Je ne reviendrais plus ! Si, je sens que je crèverai en Russie, répétait-il de façon prémonitoire, alors ils n’ont qu’à me flinguer de suite en arrivant, ces salauds ! ». 

 

Je revois ma mère pleurant, ce matin, au départ de Wettolsheim. Elle voulait cependant se donner une contenance ; cela ne suffit pas. Je craquais aussi. Elle me signa de sa main. Je lui promis de revenir, moi un paria parmi ceux que l’on désignera bien plus tard comme les Malgré-Nous. Je songe à mon père, presque gêné ce matin-là, alors qu’il devait reprendre son poste de cheminot d’aiguillages. Il ne semblait plus comprendre, lui le réfractaire de la Première Guerre et interprète volontaire lors de l’occupation de la Ruhr. Mes parents étaient sur le qui-vive dès le début de l’Occupation, craignant évacuation forcée ou internement pour ce passé hostile à l’Allemagne. En effet, âgé également de 18 ans à la déclaration de la guerre de 1914-1918, mon père se trouvait alors au service d’une famille d’industriels à Nancy. Resté sourd à l’appel des armées, il sera interné en tant que sujet allemand, puis libéré pour se rendre dans le Sud de la France. Durant les hostilités, il vécut près de Grasse comme ouvrier ou homme de peine. « Ne prends pas d’égards pour nous. Si tu veux te sauver, fais selon ta conscience, même au prix et au risque de notre déportation ou de la confiscation de nos biens. Dieu veillera sur nous », me fera-t-il remarquer. 

 

Les paysages défilaient ; ils défilent tous. Mon compagnon dormait. De temps à autre un soupir, un ronflement discret. Je rangeais sa bouteille bien entamée, ses affaires. Nous n’étions plus seuls. La solitude me gagnait ; aurais-je voulu pleurer, (mais à quoi bon ?), que je ne pouvais. Nous arrivions en Allemagne par Rastatt. J’eus l’impression de délaisser mon pays, de quitter des jours rêvés. Je ne comptais plus les arrêts. Au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans le pays, l’allure du train devenait irrégulière. La nuit était tombée depuis longtemps. René se réveilla, pour se rendormir aussitôt en m’apercevant. La marche du convoi remplit notre univers, interrompue par un troisième contrôle. La Feldgendarmerie tournait et retournait nos papiers. J’intimais quasiment l’ordre à mon camarade de garder pour lui ses vociférations. La situation était déjà suffisamment tendue. Nos procureurs nous dévisageaient. -« Nous sommes en retard, je sais ! Malheureusement, c’est comme ça…mit diesem scheisse Zug (avec ce damné train) ». Ils souriaient, grimaçant : « Sie werden Schwierigkeiten erhalten ». « Oui, je m’en doute un peu…Heil Hitler ». Ils nous prédisaient mille ennuis.

 

Et ce train qui s’enfonçait dans la nuit, parfois stoppé en pleine campagne, tous feux éteints. Il était impossible de dormir. Nous entendions avions et défense anti-aérienne en action. Des faisceaux trouaient la nuit, fouillant le ciel. La ville située devant nous était la cible des bombardements. Certains voyageurs étaient descendus sur la voie pour assister au spectacle. Je restais auprès de René, resté stoïquement vissé sur sa banquette. Un long sifflet et le convoi redémarra pour s’arrêter dans une banlieue en feu. Des gens silencieux montaient ou descendaient. Il s’ébranla à nouveau, traversa la ville. Quel cauchemar, la guerre totale voulue par les nazies. « Ils n’ont qu’à crever tous », laissa René à la cantonade, comme s’il avait deviné ma pensée. Mais nous n’étions pas seuls dans ce compartiment ; deux uniformes de la Wehrmacht nous observait : « Faut l’excuser ; il ne supporte pas le Schnaps et on s’est disputé à ce sujet tout à l’heure ! ». Je lui demandais de se taire.

 

Entre tous ces arrêts et le temps de voyage, quelle différence ? Le convoi avançait inexorablement vers le monde de la guerre réelle, celui de la souffrance et de la mort. Deuxième changement à Dresden aux premières lueurs. Un café chaud mais amer distribué par les « hirondelles « de l’intendance. Nouveau barrage de la Feldgendarmerie. De sacrés molosses portant leur éternelle quincaillerie argentée autour du cou. Ils nous scrutaient, un rien méprisant, tout en nous informant des suites du voyage. Plus nous approchions du front Est, plus fraternelles devenaient nos relations. Imminence du danger pour tous, y compris nos chers gardiens?

 

Le paysage changea, la campagne s’aplatit, maisons et attelages nous rappelaient la Pologne et les pays slaves. Forêts de résineux alternent avec les feuillus maigrichons. Que tout était triste!

 

Nous nous retrouvions plus qu’à deux dans le compartiment. Le vent d’Est rabattait la fumée de la locomotive vers nous, de telle sorte que nous ne vîmes plus rien. Nous apercevions néanmoins quelques bourgades perdues dans l’immensité. Nous ressentions une absence de vie. René rechercha le réconfort avec sa bouteille ; il devint plus volubile et je m’employais à le modérer. Nouveau changement de train à un nœud ferroviaire, un centre grouillant de militaires, des Landser avec quelques uniformes noirs, des Panzer et les bleus de l’aviation et toujours la Feldgendarmerie. Une heure d’attente pour la correspondance, pour tenter de retrouver des visages familiers, mais tous ces gens avaient le visage fermé, sauf quelques veinards permissionnaires. Une cuisine roulante offrait un repas frugal, des lentilles, pois et poireaux, de quoi tenir et passer le temps; toujours ce temps qui fuit et nous rapproche du front. Enfin, le train arriva à Posen. Je ramassais mes maigres affaires et mon René, au passage, passablement enivré. Il recommença à crier à tue-tête : « Qu’ils crèvent tous, ces salauds de boches ! ». Je dus le calmer sur un ton menaçant. Pour éviter le pire, un gars charmant de Fribourg m’aida charitablement. Que de pensées en moi : l’heure de la vérité va sonner. Je suis Français, pas Allemand et je n’ai pas eu une attitude contestable. Ils vont comprendre. Dieu ne peut m’abandonner.- « Essaies de dormir, on arrivera d’ici trois heures ». René est complètement saoul. De ses yeux brillants émanait un étrange regard : « Je sais que pour moi, il n’y aura pas de billet de retour. Si, je les sens, je ne reverrai plus Wettolsheim. Alors ils n’ont qu’à crever tous ». Il détournait sa tête ; je ne pouvais rien dire. Il me faisait pitié.

 

Kulm : un lieu connu, notre garnison. Quelques Felgrau descendirent parmi d’autres. Je les suivais péniblement avec mon paquetage et mon encombrant compagnon de route, que je soutenais discrètement. Je n’avisais personne. J’arrangeais mon uniforme fripé, celui de René, avant de passer la sortie quand, soudain, « ils » furent là à nous entourer. « Ils », le Oberfeldwebel et quatre hommes armés, baïonnette au canon pour une réception. René, saisi de rage, criait toujours ses mêmes insultes. Je laissais faire, impuissant, comme dans un état second. Que tout cesse vite, très vite. Qu’ils nous abattent après tout ! Le « Spiess » commande le garde-à-vous. Je portais toujours les effets de René qui ne voulait plus être soutenu. Curieusement, aucune engueulade de leur part. Nous voilà partis, l’adjudant en tête pour la traversée de la ville avec parfois la curiosité de quelque habitant écartant le rideau sur notre passage. D’autres devisaient hors leur boutique. Je voyais dans les yeux de cette population, d’origine polonaise pour la plupart, une certaine commisération. Le « Drill » prussien acheva de remettre mon copain sur pied. Il était blême, mais marchait au pas. Pitoyable cortège. Vivement qu’il s’achève, car jamais la traversée de ce bourg ne parut plus pénible. Dans un silence, seul résonne le martèlement de nos bottes, une marche funèbre. Les casernes se profilèrent à l’horizon. Le poste de garde franchi, nous arriverons devant un bâtiment, celui qui enserrait la cour de rassemblement. Peu de curieux aux fenêtres. Les autres seraient-ils encore en manœuvre ? L’ordre de rompre fusa. Nous devions laisser papiers et « Soldbuch ». Consigne de demeurer dans la chambrée en attendant de passer, le soir même devant le chef de bataillon. Nous voilà prévenus, mais sur un ton neutre qui me surprendra. En même temps, René, plus clair dans ses idées, se tourna vers moi, me demanda ce qu’il convenait de faire, me confiant: « Je te fais confiance, tu causes mieux… .Qu’est-ce que tu vas leur raconter pour nous en sortir ? ».

 

Je rejoignis la seconde compagnie, au second étage, puis la chambre déserte du premier groupe et, dans cette chambre, une armoire vide, grande ouverte, et sur sa porte une étiquette portant encore mon nom. J’effaçais l’inscription à la craie, laissée le jour de mon départ en permission, le mot de Cambronne en guise de ce que pensait alors un réel adieu à la Wehrmacht. Ils ne l’ont pas vu, trop cons peut-être… . Les autres armoires étaient cadenassées. Mes compagnons de retour, OSTER Marcel de Colmar, ZIMMERMANN Théo de Metzeral et les autres. Une dizaine d’Alsaciens sur un effectif comprenant des Polonais, des Tchèques. Les « Beudedeutschen » comme nous. Couché sur ma paillasse, un air saccadé et familier tout à la fois parvint jusqu’à moi. Impossible d’ordonner mes idées. Un ordre sec et déjà la compagnie était disposée dans cette cour organisée en fer à cheval. Habituel cérémonie sous les ordres du major sur sa monture. Un compte rendu des subordonnées, le fameux « Rührt euch », suivi de l’obligatoire « Hourra » et revoilà mes compatriotes heureux de me retrouver, ainsi d’ailleurs que quelques Allemands avec qui j’avais pu sympathiser (dont l’un en particulier, un père qui eut maille à partir avec le parti nazi). Tous savaient que je devais revenir dans cette caserne, mais nul ne voulut connaître la raison des trois jours de retard. Ils tentèrent de me consoler, car ils devinaient mes sentiments. Et puis les retrouvailles avec KOESTLER. J’étais son bon « Schütze » ; il me le fit savoir. « Ce n’est par hasard à cause de moi que tu ne voulais plus revenir…Au fait, je ne t’ai jamais remercié pour la bouteille de prune que je t’avais piquée. J’ai parlé au Capitaine X, qui voudrait te voir pour arranger ce « Fahnenfluchtversuch » (essai d’évasion) ». Un silence régnait dans la chambrée pendant qu’il martelait ses propos. Je ne devais qu’attendre une petite heure pour me retrouver devant l’officier : « Je voulais vous parler seul, me dit-il d’emblée, votre compagnon se trouve dans un tel mutisme ». Tout en méfiance, j’observais celui qui, dans la quarantaine, dut revêtir l’uniforme. Un franc regard, des manières polies. Je crus y reconnaître un enseignant. « Vous n’échapperez pas à une condamnation de dix jours de -verschärfter Arrest-. Mais rassurez-vous ce sera pro forma, j’arrangerai les choses et, après une -Frontbewärhrung-, on oubliera tout ». - « Vous savez votre verdict ne m’effraie pas autrement » devais-je lui rétorquer. - «Bon, je vois, mais dites-moi en toute amitié pourquoi ce retard de trois jours ? C’est très grave dans la situation actuelle, si vous voyez ce que je veux dire. Vous pouvez vous exprimer en toute confiance. Ich habe eine gewisse Zuneigung zu Ihnen ». Je restais circonspect me tenant à de futiles échappatoires, les trains en retard, les alertes, les déviations.

 

 Il me laissait parler sans m’interrompre et je m’aperçus que ne faisait que me répéter bêtement. « Bon ! Et si vous me disiez la vérité maintenant ? Vous avez passé le contrôle de Colmar avec trois jours de retard. Jusqu’à Karlsruhe, vous n’aviez aucune alerte et vous n’avez d’ailleurs raté aucune communication ». Il était ainsi au courant de tout. Le tête-à-tête perdurait, un face à face entre deux chaises dans une pénombre et dans mon dos le portrait honni. Je finis par lâcher : « Je suis Alsacien et toute mon éducation est française, malgré les apparences… Connaissez-vous l’Alsace au fait ? » Il approuva du regard et je poursuivis: « C’est un pays magnifique. Un grand jardin comme disait GOETHE et VOLTAIRE entre autres…Oui, c’est vrai ein wunderbares Land. Alors, vous aurez tout compris. J’ai dû m’arracher de ce terroir. C’est vraiment très beau. C’est mon Heimat ». - Après un silence : « Vous dites que vous êtes de la région de Colmar ? D’où exactement ? » - « D’un village du vignoble aux alentours de la ville » - « J’entends bien, mais comment s’appelle votre village auquel vous êtes tellement attaché ? » - « Oh, vous ne connaissez pas ; il se trouve à environ quatre kilomètres ; enfin, il s’appelle Wettolsheim ». Il me regarda droit dans les yeux et un sourire éclaira son visage sans rides et lança : « Alors vous devez connaître le restaurant BUTTERLIN ? » Pantois je restais, quasiment l’invraisemblable dans ce monde en guerre : il fréquentait cet établissement où nous passions nos dimanches soirs avant l’incorporation. « Alors nous nous sommes déjà rencontrés…Ce fut notre Stammlocal pendant un an, le temps où j’étais en garnison à Colmar. Eine schöne bürgerliche Stadt ». -«  Donc vous connaissez notre situation et la raison de mes silences ! Je suis heureux de vous retrouver ici », ajoutais-je. - « Evidemment j’ai consulté vos papiers tout à l’heure. Tant de souvenirs me rappellent votre Alsace…que je me suis proposé de régler votre affaire en lui évitant des proportions trop grandes ». « Ein grenzloses Heimweh » (le mal du pays) qui m’a fait confondre heure de départ et heure d’arrivée, ou quelque chose comme cela. 

 

Il ne voulut pas être remercié : « Ich möchte meinen Lebensabend dort verbringen », confia-t-il. L’entretien se prolongea une bonne heure et se termina par une simple conclusion selon laquelle il n’y eut aucune velléité d’évasion. Le mal du pays m’avait tout simplement saisi, à 18 ans, me faisant confondre dates de départ et d’arrivée ; enfin à peu près… . -« Oui, ça doit être cela » -« Danke, rentrez maintenant, ne parlez pas trop. Je viendrai vous revoir après-demain ». Ma nuit sera agitée et je veillais tard avec mes compagnons qui devinaient mon drame interne. J’avais deviné que mon capitaine souhaitait ardemment que je révise à la hausse mon appréciation des Allemands. Il devait passer discrètement me voir ainsi que promis : « Bon ! Il ne sera pas fait mention de votre punition…Une simple remarque dans votre Soldbuch indiquant un retard inexpliqué de 64 heures. Demain matin, vous partirez par petits groupes rejoindre le front. La situation est critique ! » - « Acceptez mes remerciements ». Il les balaya d’un revers de main : « Bonne chance ! Machen Sie keine Dummheiten ». Ne pas faire de bêtises qui pourraient me coûter la vie, voilà bien une recommandation paternelle en ces temps de grande précarité !         

 

Réveil à cinq heures. Nous sommes une trentaine à recevoir des effets neufs préparés la veille. Le complément y était : masque à gaz, pelle, fusil et baïonnette, ainsi que des munitions en abondance, les plus sophistiquées pour l’époque. Quelle date sommes-nous ? …un été 44 et arriva ce maudit 15 août, un jour d’Assomption pour les catholiques, mais laquelle pour nous ? Voici l’appel général. Les groupes seront ainsi constitués à partir d’une liste initiale et à chaque groupe fut affecté un sous-officier nanti de l’ordre secret de la mission pour ses subordonnés. Je me retrouvais avec Marcel OSTER, mon coéquipier de la section S.M.G., qui en manifestait son approbation. Deux allemands nous rejoignaient. Un groupe parmi d’autres se formait. René Meyer se retrouva alors avec trois allemands dirigés par un sergent plutôt rustre, un rouquin qui  refusa de m’indiquer la destination de sa section. A l’aube, nous nous séparions, pressés par nos instructeurs. Personne n’essaiera de plaisanter ; un spleen nous gagna. René versa une larme : « Je t’écrirai bien sûr. A la première occasion, je leur fiche le camp…Moi aussi tu sais…Salut et bonne chance…Passes l’adresse à ta mère ! Oui … ». Je ne devais plus jamais le revoir. Officiellement, il serait tombé un 19 août 1944 après quelques jours seulement passé au front. Durant un été 44.

 

Notre accompagnateur se montra peu loquace. Nous monterons dans un quelconque train arrêté en rase campagne.  Le convoi circulait lentement, afin que chaque militaire puisse le quitter promptement en cas de danger, les alertes étant alors fréquentes. A Thorn, changement de train. Direction Koenigsberg, via Dantzig, ville atteinte la nuit. Puis la Sperrdivision, unité en place aux frontières lituaniennes, nous prit en charge. Je revois aujourd’hui ce train bondé où se mêlaient indifféremment civils et militaires aux visages fermés, tristes. L’anxiété était là,  dans le regard de ceux qui nous observaient. Je m’assoupis. Nous restions en « Alarmbereitschaft ».  Notre Unteroffizier sembla préoccupé, en vieux connaisseur de la chose militaire. Un voyage durant lequel chacun se regroupe suivant ses affinités, histoire de se sécuriser. Nous étions aux aguets. En pleine forêt, nous bénéficions de l’arrêt-restauration : la roulante passa, distribua une bouillie de haricots au lard pour les jeunes, « die Junge »  auront droit à la « Nachschlag » (la rallonge). Quand aurons-nous à nouveau un repas aussi copieux ? Nul ne pouvait répondre.

 

Cela faisait déjà près de cinq mois que j’avais été incorporé dans la Wehrmacht, depuis ce 24 février, d’abord à Belgarde sur la Baltique durant deux semaines, puis à Kulm chez des instructeurs tortionnaires qui nous faisaient crapahuter à travers maquis et pierraille avec leur fichu masque à gaz sur le visage. Lorsque je songe à mon séjour en R.A.D. à Obergladbach durant trois mois, puis à ma libération, je me dis aujourd’hui que ce fut presque des vacances par rapport à ce que l’on nous faisait subir dans la Wehrmacht. 

 

Pour l’instant, le train était là, stoppé dans cette forêt. Le commandement sembla hésitant.

Nous devions l’abandonner et chaque compagnie se trouva orientée différemment dans la proche campagne, la mienne dirigée vers un hameau, au-delà du bois. Etranges touristes que ces soldats harnachés parcourant bois et chemins. Nous serons regroupés dans une combe à proximité d’une ferme délaissée. Un bruit. Deux cochons débouchent près de nous. Ils agrémenteront l’ordinaire. Débouchant sur ce hameau, nous y rencontrions que peu de gens. La compagnie occupera l’école, vidée de ses meubles, pour y passer la nuit. Nouvelle aubaine dans cette nuit : deux fouineurs nous trouveront un tonnelet de bière ; tous se précipiteront. Un moment de connivence où nous ferons plus ample connaissance, pour mieux s’apprécier, peut-être se jauger. Notre chef de groupe narra ses campagnes, exhibant des blessures d’éclats d’obus qui semblait l’avoir immunisé. Il parut dépité aussi de cette guerre : « Hitler und seine scheisse Krieg- Alles ist verloren ». A demi-mot, il a parfaitement compris la situation. Il ajouta : « La Russie a enfoncé nos lignes, hier ; il n’y a plus de front tracé sur une profondeur de 10 km.. On attend l’ordre de colmater la brèche sans trop savoir où… ». Des bruits de moteur au dehors de l’école ; quelques camions bâchés stationnés sur la place. La fébrilité gagna l’encadrement. Urgence : il faudra monter sur les L.K.W.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le baptême du feu

 

Ce soir, nous devions monter au front, au combat. Moment tant redouté pour lequel nous étions de plus en plus préparés depuis le R.A.D.. La convivialité des instants précédents disparut.

 

Première alerte, lorsque passèrent dans le ciel des aéronefs soviétiques : tous « in volle Deckung », arrêt brutal sous les frondaisons. Nouveau départ et, à travers des routes défoncées, nouvelles directives,  et ces misérables fugitifs fuyant la zone de bataille. Au loin, des tirs d’armes automatiques, puis des obus qui éclatent, des orgues de Staline enfin. La Feldgendarmerie, l’arme au poing, fit stopper le convoi pour le mettre à l’abri. Nous continuerons notre progression à pied, en file indienne jusqu’au premier contact avec l’Armée Rouge. Mais nul ne savait où elle se trouvait exactement. L’exercice était fini ; il fallait tout mettre en pratique et sauver sa peau, à 18 ans. «Armez vos fusils -schussbereit-. Ouvrez l’œil, soyez le premier à tirer…Soyez le plus rapide aussi… ». Je suivais l’Unteroffizier, suivi à mon tour par Marcel OSTER et les autres compagnons de ma section. Je ne les connaissais que par leur prénom. Les premières maisons de Schirwindt, près de Wirbalis, petite localité lituanienne. Une rue encombrée de fugitifs, femmes et enfants mêlés avec leurs charrettes ou poussettes au milieu de plus vieux qui gémissent ou des boiteux qui se traînent. Où vont-ils? Qu’importe ; nous nous faufilions à travers vergers et bâtisses partiellement détruites. Premiers obus. Nous avancions, courbés en deux en une longue file. Nous croisions des éléments plus hétérogènes de la Wehrmacht, plutôt hagards, certains désarmés, d’autres, le fusil braqué, reculant. Un général portant pantalon à rayure rouge, bandeau ensanglanté au front, s’enfuyait enjambant maints obstacles. Aucun engin mécanique à l’horizon.

 

Dépassant des constructions ruinées, nous serons stoppés ensuite par une arrière-garde épouvantée. Elle nous avisa de la direction à prendre. Il était vingt heures. Sur notre route, des tranchées creusées en hâte par la population, vaine et tragique protection. Là-bas, en réalité à deux cents mètres apparaissaient les premiers blindés russes, deux T34 arpentant le terrain déjà conquis par l’infanterie. J’eus du mal à réaliser, le premier contact avec un ennemi déclaré, un adversaire que je ne pouvais connaître, déjà maître des lieux gardant l’initiative. Le combat était tout proche, la mort rôdait. Quelques tirs épars nous le rappelaient, histoire de sonder l’adversaire. L’ordre nous parvint de se nicher dans la terre, car les Russes tiraient à vue, « en pack » sur tout ce qui bougeait.

 

La nuit était depuis longtemps tombée. Premier ravitaillement. Je remplaçais Marcel OSTER, incapable de se mouvoir, mort de peur. Encore faudrait-il retrouver, dans cette pénombre, le bon endroit, quelque part dans les bois. Une recherche de deux heures, la trouille au ventre. Ayant maladroitement raclé les parois des tranchées avec ma gamelle, la soupe devint un peu plus épaissie de quelques grumeaux de terre.

 

Dix heures du soir. Les « Ivans » (on les appelait de la sorte) nous envoyèrent de la musique viennoise sur disque et haut-parleurs. Etrange émotion pour nous autres novices du combat. Maintenant, ils nous saluaient, en énumérant les noms de nos supérieurs et même la composition de notre corps d’armée. Ils savaient aussi tout sur nous. «  Nous ne pourrons pas tenir », nous confie notre sous-officier. « Nous sommes trop dispersés ; ce qui nous manque le plus, ce sont des hommes. S’ils se mettent à se ruer sur nous, nous serons cuits. Ils nous bousculeront comme des fétus de paille. Alors « Junge », il faudra  « abhauen »  (déguerpir)…Wir wollen nicht den Heldentod sterben ».

 

Les premiers jours au front furent relativement calmes, mise à part des tirs d’intimidation.

 

Chacun consolidait sa position. Profitant de quelques instants de calme, je profitais, un beau matin, pour me glisser vers l’arrière d’une maison isolée, le temps de trouver un peu d’intimité pour me laver. J’avais observé un puits, limitrophe d’une habitation, mais qui n’avait pas encore été désertée. Je me croyais cependant à l’abri et je tirais la corde pour remonter un seau d’eau, quand un anti-char russe visa ma direction. Les habitants du lieu, paniqués, trouvèrent précipitamment refuge dans un bunker creusé à proximité de leur logis, un peu plus bas. Ils me firent signe de les y rejoindre. Je n’osais trop, mais aurais-je eu un choix ? Je courais comme un fou vers un trou dans lequel je plongeais véritablement. Les Ruskis avaient en fait observé ma manœuvre et poursuivaient leur tir. Je rampais alors dans cette cavité creusée à même le sol, en partie recouvert de terre provenant de l’explosion des munitions. Oui, j’eus peur de mourir. Cette leçon aura porté et adieu les civilités.

 

Trois jours durant, un feu nourri dans le crépuscule. Est-ce le début de l’attaque ? Le sous-officier s’éloigna de notre  groupe pour assurer une jonction avec d’autres postes. Notre poste était en effet surélevé et nous étions plutôt exposés. Quelques instants plus tard, il sera blessé, évacué au poste sanitaire ; je ne devais plus le revoir. 

 

Je pense devoir revenir sur ce temps, plutôt bref, passé dans ces tranchées en Lituanie à assurer les tours de garde. « La relève, mon vieux,…tout est calme », un réveil brutal avec une amicale paire de coups de pieds sur les talons. Le temps de s’étirer dans son trou, un sarcophage tellement il est exigu. Mes jambes émergeaient de l’ouverture et je distinguais, à contre jour, deux autres jambes immobiles. Le temps de quitter cet abri qui n’assurait qu’une faible protection - pour combien de temps encore ? -. Il était déjà trois heures d’un après-midi : « Je te cède ma litière. Reposes-toi », lui dis-je. C’est Eric, un Thuringeois de 21 ans. Il était le fils d’un instituteur, qui connut quelque problème avec les nazis. Nous nous relayions au poste d’observation. Un brin maniéré, mais prévenant. Nous avions en charge la SMG 42 (mitrailleuse lourde). Bon ! J’y vais, le temps de ramasser mon PM. « Réveilles-moi, s’il y a du raffut ! Mais fais gaffe à ne pas roupiller », me lança-t-il de son trou, dans un dialecte familier. A force de rester ainsi aux aguets des jours durant, nous sommes véritablement crevés.

 

Et puis, j’avais cette compagne au poil soyeux, une musaraigne, petit animal constamment en alerte, véritable alarme pour moi, perdu dans ce trou avec ma mitrailleuse SMG 42 et les Russes en face, prêts à l’engagement. Elle me regardait et j’avais l’impression qu’elle me comprenait. Suis-je sot ! Petit être qui me témoignait quelque affection au milieu de cette absurdité qu’est une guerre. Elle se nichait dans ma manche gauche, je lui offrais un semblant de gîte creusé à flanc de tranchée, avec précaution pour ne pas alerter un quelconque veilleur russe. Et c’est ainsi que je vécus ma solitude nocturne, un calme froid perturbé par ces lancées de tracts soviétiques invitant à la liberté pour l’Allemagne et donc à notre désertion. Un silence…et je songeais à mes camarades : sont-ils vivants ? Je voyais avec d’autres arriver ces renforts qui indiquaient bien, sans être grand stratège, qu’il fallait encore et toujours faire face plus que jamais, … . « Ces orgues de Staline » avec le déferlement infernal au-dessus de nos têtes…tout cela pour un funambule installé à Berlin qui croyait pouvoir dominer le monde. Déserter ? Oh oui et laisser ma petit musaraigne au minuscule regard… .

 

Une musaraigne, bien mignonne, était donc venue un jour, une nuit, quelque part grignoter mon quignon de pain, le seul être qui semble m’affectionner en ce coin d’Europe. J’imagine qui pouvait avoir vécu le baptême de l’air meurtrier du jour passé. Etait-ce plutôt le retour à l’expéditeur d’un cadeau empoisonné ?

 

De ce poste surélevé, je voyais un front épouser une boucle vers l’Est. En contrebas, à une bonne vingtaine de mètres, une tourbière d’où émane une fétide odeur de décomposition végétale. Comme s’imaginer vivre un événement aussi insolite de mon périple soldatesque en ces instants où j’avance prudemment, presque à l’instinct ; le vouloir vivre à tout prix vous apprend rapidement à la prudence. Il fallait éviter de faire émerger un casque du merlon, car les francs-tireurs étaient toujours là très proches, nichés dans des arbres, prêts à abattre, guettant le moindre mouvement. Notre poste était plutôt à découvert. Premier tour d’horizon vers le Russe à travers des meurtrières aménagées dans le remblai. Tout était calme en ce jour de septembre 1944. L’été s’en allait et moi j’étais là à surveiller un ennemi potentiel, pion dans une armée qui occupait mon pays, ma région, qui voulait faire de moi son instrument, comme pour plus de 100 000 autres mosellans et alsaciens. Pouvais-je fumer ? Nous savions que les Ivans nous avaient parfaitement repérés depuis des jours et nous tenaient dans leur collimateur. Trahi par le mince filet ascendant d’une cigarette et le snipper scalpait le talus protecteur. Insolence ascendance sur nous, de quoi accroître encore nos craintes. Mais moi aussi j’avais eu en ligne de mire mon tireur isolé d’en face. Appuyer légèrement sur la détente de mon SMG 42, cette balle qui part et fait dégringoler comme un pantin mon vis-à-vis. Etrange sensation en ces instants où on tient la vie de quelqu’un entre ses doigts, le temps d’appuyer sur un morceau de métal, appelé détente. Tuer un être humain : j’avais, moi, des états d’âme. Ne suis-je pas aussi cet incorporé de force, pris dans ce merdier au mépris de notre identité ? Singulière et inextricable mission dévolue à une jeunesse contrainte par la volonté tout puissante de la dictature d’un moment. Un bruit d’avion m’arracha brutalement de mes réflexions. Plutôt inhabituel en ces derniers temps d’en voir évoluer un dans notre secteur, dans ce ciel lituanien, légèrement moutonné. Il déboucha en trombe derrière les ruines de ce qui fut une cité transfrontalière de Wirballen, fonça au raz des arbres vers l’Est au-delà des positions soviétiques. Essuyant quelques tirs sporadiques, le voici qui grimpait en amorçant une grande boucle ascendante, pour se retrouver à quelques centaines de mètres prenant la file de front en enfilade. Un Messerschmitt B110 sans doute, à double fuselage. Je distinguais nettement la croix  noire sur les ailes effilées, ainsi que la peinture bigarrée du fuselage. Pour peu je l’eusse pris pour un FW190 avec sa verrière centrale qui joue fréquemment à saute-mouton derrière nos lignes. Je m’étais toujours intéressé à l’aviation et la guerre ne m’en avait pas ôté l’engouement.

 

Mais, au fait, que cherche-t-il cet aéronef ? Déjà sa troisième ronde qu’il entame en spirale dans un bruit assourdissant quasiment en aplomb de nos positions. Dès qu’il s’aventure du côté russe, il est canardé par tous les tubes possibles. Il aura mis en alerte toute l’armée russe ! Et pourtant ce ME poursuivait sa ronde à altitude constante, altitude que j’évaluais à deux cents mètres, avec un mépris certain du danger. Soudain, à la verticale des lignes allemandes, deux hommes sautèrent dans le vide ; deux belles corolles blanches éclatèrent spontanément, se détachèrent sur le bleu vaporeux du ciel pour descendre dans un calme retrouvé. Un petit vent à peine perceptible les repoussa vers le front russe à la limite du no man’s land. Etonnant silence dans les rangs. L’évènement était si insolite que je me perdis en conjectures. Certainement une erreur de pilotage. Déjà l’avion allemand avait disparu de ma vue avec la mission certainement bien accomplie. J’observais la scène avec mes jumelles, celles de deux parachutistes qui tournoyaient paisiblement dans l’air. Surprise du côté allemand car nul bruit, puis la stupéfaction qui laisse vite place à l’horreur quand éclatent quelques tirs épars en direction des deux hommes. Toutes les armes automatiques russes hurlent la mort. Je voyais deux silhouettes face à l’hallali, se tirer les jambes, mettre les bras en drapeau. Le martyre ! Les corps traversés de balles et puis ces balles traçantes qui mettaient le feu à leur parachute, bien mince protection. Une torche vrillée qui achève de chuter sous un feu nourri,…comme si ces êtres humains - après tout ils le sont aussi - pouvaient encore vivre après cet enfer. Une torche dans une traînée de flammèches. Je restais abasourdi. C’est aussi cela la guerre. Tout cela pour une dictature contre une autre. Haine contre haine, au nom de quoi, de qui ?

« Dis, regardes », disait tel ou tel, chacun rejoignant son poste. Deux chars T34 déboulaient de là-bas, de derrière un bosquet d’arbres, à la limite du front et à terrain découvert. Vision impressionnante, chargée aussi d’émotion que ces deux mastodontes franchissant les obstacles, pour, semble-t-il, se diriger vers le point de chute supposé des deux paras. La manœuvre était pourtant risquée.

 

Eric, qui m’avait aussitôt rejoint, tiré de son sommeil par la fusillade, s’énervait : « Et notre pack – mortier -, ces lampistes, qu’est-ce qu’ils foutent ? Tu vois, une fois de plus, ils n’ont pas de munitions ». Il semblait vouloir tenir ces propos pour m’être agréable. Je lui décrochai un sourire entendu. S’il avait su qu’il ne lui restait plus que trois jours de vie. L’adjudant nous rejoignit à son tour, le souffle coupé. « Les cadets de Staline, vous les avez vus à l’œuvre ? Quand je vous répète qu’ils sont tous des sanguinaires ». Mais pourquoi me regarder avec tant d’insistance ? « Pour une démonstration, nous voilà servis ! », ajoutait-il en se retournant. Pour certains de ses exploits antérieurs, nous ne portions pas dans notre cœur ce cuistre peureux.

« Mais cela rime à quoi toute cette manœuvre ? », lui demandais-je.

« Oui, cette mise en scène pour défenestrer ces deux types, ici même sur la ligne de front ; des russes ou des allemands ? », s’enhardissait un copain plus âgé que moi. C’est vrai, une telle mission ne pouvait s’improviser.

« Je suis aussi ignare que vous, les jeunes », répondit-il, avant de filer vers son bunker de l’arrière. On aurait dû s’en douter.

 

Depuis la dernière incursion des Popofs, l’autre nuit pour harponner des prisonniers, il nous évitait, ce sous-officier ombrageux. Le bilan avait été lourd : deux allemands tués, ainsi que sept russes, déchiquetés par un coup de bazooka anti-char, tiré par HEINTZ, avant qu’il ne s’affale à son tour, tué d’une balle explosive en pleine tête. Là, nous l’avions débusqué notre « Feldwebel », silure de l’Oder, l’air ravagé par une peur qui faisait qu’il me demanda de le tutoyer devant l’imminence du danger. Les « hourréhs » et autres clameurs des Russes s’étaient à présent tus. Le district retrouvait un calme toujours fragile, torpeur provisoire jusqu’au crépuscule. La nuit sera longue, trop longue et nous avions cette sourde impression que les ténèbres de la mort, une fois de plus, nous enveloppaient insidieusement.

 

Je ne connaîtrais jamais la réponse. Je songeais alors à mon pays, ma région, mon village, alors qu’à l’horizon quelques écharpes molletonnées voilaient un repli du soleil, laissant des reflets pourpres frangés d’or, un protecteur édredon maternel. Qu’étais-je venu foutre ici dans une guerre entre deux anciens alliés, qui ne me concernait pas, moi le jeunot de 18 ans ? Condamnée sur une terre d’Enfer, une population vivait sous le joug nazi et sa libération passait aussi par la mort d’amis, la mienne peut-être. Je me découvre une étrange et singulière dualité, privée, hélas, d’espoir. La Justice, une réalité fugace, toujours du côté du vainqueur. Huit jours plus tard, je m’évadais.

 

La date précise ainsi que les noms de certaines personnes citées au cours de ce premier récit guerrier figuraient dans mon agenda qu’un commissaire russe, à la suite de mon évasion et arrestation, demanda à conserver, lors de mes interrogatoires à son poste du front.

 

Dans cet état de guerre, sans véritables attaques de masse, le ravitaillement laissait cependant à désirer. Deux nuits de suite, accompagné d’un camarade, je tentais d’améliorer cet ordinaire en récupérant du miel d’un rucher abandonné.  Grâce à une marmite improvisée dans la tranchée, nous avions pu recueillir du miel en séparant la récolte de l’apiculteur, en écrémant la cire fondue. Ce copain, Helmut HEINZ, un bavarois de 19 ans, était son nom, sera tué d’une balle en pleine tête quelques jours plus tard par un snipper équipé d’une visée optique. Pénurie oblige, tout l’équipement d’un militaire tombé était récupéré.

 

En fait, nous étions désormais en alerte nuit et jour, vaincus par la fatigue et la tension. Plusieurs infiltrations nocturnes des Russes décimèrent nos rangs. Une nuit, je me laissai vaincre par le sommeil et réalisai pourtant être tombé, heurtant le sol de la tête, heureusement protégée par mon casque. Je n’eus plus la force de me relever. De violents coups de pied aux cuisses me réveillèrent promptement, accompagnés des vociférations du Feldwebel en colère… . «  Intolérable ; un crime que de dormir devant l’ennemi. Je vous signalerai…Schlappsoldat. Moi, je ne pourrais pas vous condamner, ni le chef de bataillon ; vous ferez bien de réfléchir à qui et à quoi vous devez vous attendre », me cria-t-il. Je serai convoqué le lendemain devant le Major « Von Sanden », qui, étonnamment conciliant sur mes propos, comprit que ce méfait était consécutif à notre grande fatigue au front. Quelques jours plus tard, l’ordre d’un déplacement d’office me parvint, faisant suite aussi à la perte d’un autre camarade d’infortune, un bavarois prénommé Fritz. En compagnie de Marcel OSTER, je faisais à présent équipe sur un poste d’observation S.M.G. devant une tourbière. Ce fut là que je rencontrais Paul LIDY, affecté alors aux transmissions. Ces deux copains seront, avec moi, les témoins de l’incident aérien que j’ai décrit plus haut. Paul avait notamment appris que les Russes essayaient de faire des prisonniers afin de recueillir des renseignements privilégiés. 

 

Huit jours après, Paul LIDY et moi nous évadions vers les lignes russes, une nuit parmi d’autres. C’était un 5 octobre 1944 vers 18 heures. Le prétexte : simuler une agression. La réalisation d’un tel projet, en terre inconnue, trouva en fait son origine dans le décryptage d’un entretien téléphonique entre deux chefs d’unités russes sur la recherche de prisonniers. Marcel OSTER n’osa y prendre part, par crainte de représailles. Quant à René HARTMANN, il ne fut pas mis dans la confidence.

 

Quelques jours avant ma fuite, j’avais écrit une lettre à mes parents pour leur faire part de mon projet, lettre adressée aux parents de mon ami OSTER de Colmar, pour déjouer la censure et qui l’ont fidèlement portée à Wettolsheim. « Je reviendrai avec les troupes libératrices françaises. Ne vous faites pas de souci à mon sujet » : ce sera ma promesse et c’était mon espérance. « Demain, tu réceptionnes le ravitaillement comme à l’ordinaire. Après la relève de neuf heures, tu signaleras ma disparition. Bien entendu, tu ignores tout de mon entreprise »: ce sera mon ultime recommandation à Marcel OSTER, qui me laissa les larmes aux yeux.

 

L’absence de Paul LIDY au PC fut rapidement remarquée et le Feldwebel, sillonnant les tranchées à sa recherche, découvrit la mienne et conclut à une désertion en règle.

Trois heures après mon départ, l’ensemble du secteur était au courant. Vers la mi-octobre, mes parents étaient mis au courant en secret. Ils reçurent la visite de l’Orstgruppenleiter, qui, en ami et avec beaucoup de ménagement, leurs apprit que j’avais disparu sur le front de l’Est. Il semblerait qu’il se soit évadé chez les Russes. Commença alors un autre et peut-être plus dramatique épisode de cette pitoyable existence de jeunes de 18 ou 20 ans, qui croyaient s’extraire d’une dictature allemande, qui les avaient contraints, grâce à une conquête militaire facile d’une région frontière, assurée au mépris de toutes les dispositions de droit international. Je serai un parmi les 18 000 Malgré-Nous qui obtiendront, par la suite, le statut d’évadé de la Wehrmacht.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vers les lignes russes ou l’espoir déçu

 

Nous devions ramper dans la nature ; heureusement que le ciel restait chargé. Notre orientation : les balles traçantes multicolores russes, rouges ou vertes, en guise de moyen de reconnaissance, curieusement celles des Allemands étaient exclusivement jaunes. La zone présumée favorable était alors balayée cependant par les tirs autant allemands que russes. Paul estimait que chaque camp épuisait ses réserves. Durant cette progression, un peu hasardeuse, au gré des projectiles de mitrailleuses ou de mortiers, on percevait le bruit des pas du « Strosstrupp », c'est-à-dire des éclaireurs partis à notre recherche. Autant attendre les premières lueurs de l’aube, couchés dans un fossé proche des lignes russes aisément reconnaissables aux barbelés. Mon camarade priait le rosaire. L’homme s’accroche, dans les moments de solitude face à l’inconnu, dans ces instants aussi où l’on se doute que tout pourrait basculer, à l’indicible. Je dormais, exténué. Une évasion : on en voit dans les films. Moi j’étais couché dans une ravine, la tête entre les pieds cloutés de Paul. Et à quelques dizaines de mètres ces tirs poursuivaient un sinistre ballet, un ballet infernal jusqu’à épuisement des bandes de munitions. En général, vers 4 ou 5 heures du matin, il cessait. Cela permettait d’éviter une localisation trop précise. Je m’assoupissais et découvrais comme un souffle de liberté, celle de se sentir en un court moment débarrassé de cette peur omniprésente telle une épée de Damoclès,… la présence de la mort qui rôdait. Mon  Feldwebel prussien y pourvoit, enrageant de ne pouvoir s’assurer de quelque homicide ; il devra désormais signaler notre désertion de manière officielle. Le sommeil me gagne et que Dieu ait pitié de nous deux !

 

Le brouillard qui nous avait heureusement dissimulé au cours de la nuit, finissait de se dissiper. Le moment de s’élancer, moi d’abord, puis Paul vers ces lignes russes salvatrices, en restant accrochés à ces fichus barbelés ressemblant à la croix de Saint-André. Des « Franzouski », voilà deux Russes, containers de ravitaillement dans le dos, près de notre cache de la nuit. Sauvés ! Nous étions justes sur l’autre bord du fossé. Je jette ma grenade, arme ultime, ne gardant que la pince pour couper tout fils de mine éventuel rencontré au passage. Dieu soit loué ! Nous avions ainsi réussi. Les soldats russes remontant la tranchée, pointaient leur arme dans notre direction. « Franzouski ! Karacho  ! » Des gestes, des cigarettes en signe d’amitié. Nous rencontrions un autre monde, tout à la fois heureux et inquiets. Entourés d’une garde, nous serons alors conduits à l’arrière, vers le P.C. local, puis vers un second plus éloigné de la ligne de front, à bord d’une variété de jeep, un engin qui nous surprit. Une brochette d’officiers, l’un parle l’allemand : « Vous, Français, pourquoi parlez-vous l’allemand ?... Alsaciens…connais pas…Strasbourg ! Ah oui, si, si, da, da… ».

Et puis, cette étonnante réflexion d’un officier : « Vous auriez dû m’amener un pistolet P38, dommage vraiment ! ». 

 

Notre premier interrogatoire ne finira pas d’étonner notre officier. C’était lui dont Paul avait piraté la conversation sur le poste de campagne. Euphorie et étonnement. Quelques militaires, un peu plus âgés que nous, nous entourent. Une curiosité touchante, tapes sur l’épaule. C’était donc une excellente idée que de rejoindre les lignes russes. On nous ouvrit une boîte de conserve de poissons, on nous apporta un peu de pain et même une bassine d’eau, histoire de se débarbouiller, le camouflage nous ayant rendu particulièrement sales. Une fébrile activité à cause de nous. La fraternité s’instaura franchement, lorsque Paul baragouina quelques mots d’anglais à un soldat russe, étudiant, qui faisait l’intermédiaire.

 

Puis ce sera un nouveau départ dans cette jeep, quelques heures plus tard, accompagné d’un officier du P.C. de l’arrière, ce que j’évaluais à une dizaine de kilomètres du front. Nous débarquions dans une ferme lituanienne abandonnée et présentés à un commissaire parlant impeccablement le français, assisté d’ailleurs d’un lieutenant parlant lui un peu l’allemand et l’anglais. Quelques soldats constituaient la garde rapprochée. Nous voilà des hôtes insolites, objet de curiosités. Et c’est ainsi que deux semaines durant, nous serons soumis à un interrogatoire, un feu roulant de questions sur tous sujets inimaginables, soit Paul et moi ensemble, soit chacun à notre tour. La fraternité que nous vîmes poindre lors de notre arrivée dans le camp russe fit alors place à la relative suspicion : « Combien de russes avez-nous tués ? Vous êtes des espions. Quelle est votre mission ? La question était inlassablement répétée. Certes, grâce à nos agendas dans lesquels nous avions consigné en français les évènements passés, nous sentions s’instaurer malgré cela un climat plus convivial. L’agenda sera consigné, histoire pour notre commissaire d’en extraire ce qui l’intéressait au premier chef. Je ne pouvais refuser. Cartes en main, nous donnions donc de précieux renseignements sur les lignes de défense allemandes proches.

 

« Voudriez-vous vous engager dans l’armée soviétique ? »

« Non, on voudrait rejoindre les troupes françaises » .

 

Les questions reprennent, lampes allumées braquées sur nos visages. Que va-t-il advenir de nous ? Certains lorgnaient avec convoitise vers ma montre ; je la retirai discrètement.

« Etes-vous prêt à parler au haut-parleur vers vos anciens compagnons de la Wehrmacht pour les inciter à déserter ? »

« Oui, nous sommes Français, nous sommes prêts à collaborer »

« Alors rédigez en commun un papier en français et en allemand à cet effet. »

Il n’y aura qu’un seul à pouvoir y aller. Paul, qui espérait que son Sundgau sera rapidement libéré pour que sa famille soit épargnée après sa désertion, se déclarait prêt. Il partira ainsi trois soirs de suite vers 21 heures pour revenir vers 1 heure du matin. On appelait tous les Alsaciens, les Mosellans et les Beudedeutschen à rejoindre l’Armée Rouge sur le fond musical de « Lili Marlène ». Les jours suivants, quatre autres incorporés rejoindront les lignes russes : deux Alsaciens (Emile BUEB de Schlierbach et André MEMHELD d’Osthouse), un Tchèque et un Polonais. 

Les Russes avaient d’ailleurs diffusé, à l’adresse des Alsaciens, un tract appelant à la désertion au nom du patriotisme.

Sur la base de nos renseignements, je devais apprendre, après mon interrogatoire ultérieur devant le général ROKOSSOSVKI, que des militaires russes décidèrent d’une offensive ponctuelle dans notre secteur, offensive pour laquelle nous serons témoins des préparatifs. Ils entraient pour la première fois en Poméranie, c'est-à-dire en territoire allemand. 

 

Mais un impromptu embarquement en camion s’en suivit ce soir-là avec un peloton armé et renforcé. Un peu de paille sur le plancher. Paul et moi devions monter, nous coucher à plat ventre. On démarra par une nuit sans étoiles, dans l’appréhension, la peur au ventre. Allions-nous être purement et simplement flingués comme des éléments bien inutiles ? Ce camion filait dans la nuit, grinçant de tous côtés. Nous sommes projetés de part et d’autre des parois au rythme des ornières. Les rares mottes de paille ont déjà fui le plateau, emportées par le vent. La lune dispensait une lumière blafarde dans cette meurtrière campagne lituanienne. Les gardes, stoïques, s’étaient calés aux quatre coins des ridelles, tout à la fois muets, mais toujours étrangement présents, avec leurs inséparables « afftomats » en bandoulière, des ombres chinoises attentives à nos moindres mouvements. J’essayais en vain de me mouvoir que déjà je fus rappelé à l’ordre. Nous gardâmes donc un prudent silence, avec une anxiété à peine dissimulée. Que faire ?  Le bruit du Dodge couvrait le vacarme du front que nous venions de quitter et rythmait notre voyage de plus en plus loin du feu, des tirs nourris perçus de plus en plus éloignés, qui faisaient nous inquiéter pour tous les copains restés, malgré eux, du côté allemand. Que devaient-ils déguster ! « Tu crois qu’ils vont nous fusiller ? Comme nous avons tout donné, nous ne sommes plus utiles ». L’imagination galope ; c’est fou ce qu’elle peut courir quand elle se nourrit de la peur. Voilà une heure que nous roulons si l’on en juge par la course des étoiles ou quelque chose comme cela. Si c’est pour nous flinguer, inutile d’aller aussi loin !

 

Voilà une semaine que nous avions rejoints les lignes russes. Nous autres, sommes Français, des « Franzouski » ? Un cauchemar, cette nuit du 5 ou 6 octobre. Je sens encore l’haleine de Paul alors que la Wehrmacht arrosait le no mans’land où nous nous étions cachés. Une chance de ne pas être tombés sur des mongols. Une émotion intraduisible en rejoignant les postes russes, alors que toutes ces armes étaient pointées vers deux uniformes « Niemetz », aux mains nues, ne sachant crier que « Franzouski ». Cet accueil quasi amical. Notre air juvénile les intriguait. Je me souvenais d’avoir tracé sur le sol deux chiffres, nos âges, 18 et 19 ans. Ces cigarettes, ce sourire bienveillant. L’espoir de meilleurs jours. 

 

Sensation confuse et, maintenant, me voilà assis, avec le dos qui faisait mal, dans ce camion qui venait de stopper : quelques appels de phares, un rapide dialogue avec des ombres et voilà qu’il repartit. Je m’enfouis de cette réalité que je ne maîtrise pas… ; il pleuvait, oui, il pleuvait ce jour-là. Les tranchées allemandes en étaient noyées, véritables pièges à batraciens. Rompus par la fatigue, on s’assoupissait sur des troncs de bouleau posés à même un empilage de briques au-dessus du niveau d’eau. Grenouilles et crapauds étaient attirés par la présence humaine, se nichant dans nos bottes ou dans les plis d’un manteau boueux. J’étais affecté à la Sperrdivision 5/62 qui avait pour mission de verrouiller l’avance soviétique en Prusse orientale. Mais nos effectifs fondaient comme neige au soleil. Interdiction alors de tirer, sauf en cas de nécessité absolue pour assurer des économies de munitions. Un comble pour cette armée tant glorifiée par les nazis, mais en pleine retraite. Nos sentiments nuancés ne trompaient pas notre entourage. L’épreuve quotidienne faisait cependant naître une forme de solidarité, une solidarité entre soldats au combat, dégagée de son contexte politique initiale. Après tout, nous étions tous des hommes, la plupart jeunes, forcés par un impérialisme destructeur de libertés à nous retrouver dans des tranchées de fortune, tentant de nous protéger d’un ennemi, dont nous les Alsaciens y vîmes l’allié de la France. 

 

Le camion poursuivait son chemin, toujours aussi chaotique. Je me rappelais du message intercepté par Paul et échangé entre deux commandants russes. Les Russes recherchaient des prisonniers adverses, par tous moyens, pour assurer au mieux la localisation d’une future zone offensive dans le secteur Nord. Effectivement, nous avions essuyé, plusieurs nuits durant, de courtes offensives  sur toute la ligne de front. C’était notre signe providentiel pour fomenter le projet d’évasion, idée qui avait germé dès prise de possession de nos quartiers allemands. Nous voulions nous battre, malgré notre jeunesse, mais sous les couleurs tricolores. Inconscience ? Nous étions devenus adultes avant l’heure à force de côtoyer morts et malheurs. Notre courte formation militaire nous poussait à accepter le risque. Là-bas, j’avais fini par connaître le terrain. Neutralisant notre mitrailleuse lourde (S.M.G.), maquillant ensuite mon poste d’observation pour simuler un enlèvement armé, je partis, avec Paul, la nuit tombée. Nous serons rapidement désorientés, condamnés à ramper à travers la végétation, retenant notre souffle. Les tirs russes, vers minuit, serviront notre route. Il fallait se diriger vers ces tirs, subrepticement, invoquant tous les saints du ciel, craignant l’inopiné passage de la lune. Huit heures de calvaire pour parcourir 200 mètres. Mon subterfuge avait été bien vite découvert du côté allemand.

 

Le Dodge stoppa brutalement, me ramena à l’immédiate réalité. Nous sommes tous bousculés, prisonniers et gardes. Des portes claquèrent. Je reconnus la voix du commissaire interprète. Un flot de paroles dans la pénombre. Des silhouettes se détachèrent dans la nuit. Des bouts de cigarettes rougeoyants, une enfilade de véhicules qui freinait. On redémarra. Je replongeais dans ma méditation. Ah oui ! Ce commissaire nous avait quasi réceptionnés; il avait la quarantaine et parlait correctement le français. Les interrogatoires se muèrent en méfiance, des Français volontaires du côté de l’ennemi qui regrettaient  leur action…de quoi éclater en sanglots. La fatigue ? Que faire, face à des officiers spécialistes dans ce domaine de l’interrogatoire psychologique, et qui se relayaient ? L’instinct pousse alors à une rapide réponse, mais une réponse qui doit m’être favorable, celle qui me fera courir un moindre risque. Dans une inspiration soudaine, j’offris mon agenda au commissaire, tout y était écrit en français, un gage de bonne foi. Rejoindre l’armée gaulliste, notre projet fou. Une collaboration devait suivre ; nous contribuions modestement à l’avancée militaire. Amitié ou compassion : peu importe, pourvu que notre sort s’améliorât et que nous puissions quitter ce coin d’Europe pour rejoindre une autre formation. Me voilà ravi lorsque le commissaire envisagea la publication d’extraits de mon agenda. Au fait, me confiait-il, il connaissait mon pays, pour avoir travaillé à Renault-Billancourt avant la guerre. Notre espoir un tantinet ébranlé, se muait en surprise. 

Un bruit de moteur qui se rapprochait. Nos gardes s’agitaient. Nous essayions de nous extraire de notre torpeur, engourdis par le froid, les muscles endoloris. Les veilleuses de véhicules se dirigèrent vers nous. Je hasardais un œil vers l’extérieur. Des tas de voitures et un peu plus loin une bâtisse. Le camion avançait toujours. Paul me rappela, à l’impromptu, le coup de l’appel par haut-parleur en direction des lignes allemandes. Tout cela paraissait bien loin à présent et pourtant, c’était il y a quatre jours seulement. 

Quelques mots échangés. On ramassa le peu de paille resté dans le camion. Un quidam nous demanda de patienter. La voix du commissaire se perdit dans un brouhaha. 

Vers minuit, le camion se rangeait près d’une ferme lituanienne. Réelle crainte, le lieu est isolé, propice à une exécution sommaire. Une torpeur interrompue par le bruit d’un diesel servant de génératrice. Ordre de sauter hors de ce camion, tout ankylosé. –« Ne craignez rien » : le commissaire d’un ton paternel nous demanda de remettre nos fringues en ordre et de nous préparer à présenter la tenaille qui nous avait permis de couper les fils des mines, cette tenaille, notre unique arme durant notre évasion. J’avais évidemment passé sous silence la grenade balancée dans un fossé, une arme du dernier recours. Voilà une succession de cadres militaires, porte-documents sous le bras, puis une maison avec sa guérite. On nous pria d’entrer. Nous fîmes le salut militaire, arborant un écusson tricolore sur nos uniformes. C’était une grande salle, presque vide de meubles, des cartes tapissant les murs. L’éclairage était médiocre. Le commissaire parla, manifestement ému. Au centre, se trouvait un officier d’importance, visiblement un général.

 

Nous allions passer devant le général Constantin ROKOSSOVSKI qui tenait à nous voir.  D’origine polonaise, cet ancien soldat dans l’armée du Tsar, au service de l’Union Soviétique fut un des vainqueurs de Stalingrad. Nommé en 1958 vice-ministre de la Défense, il décéda d’un cancer à l’âge de 72 ans le 3 août 1968. C’est lui qui captura Von PAULUS. Il poursuivit l’offensive jusqu’aux murs de Varsovie et s’empara ensuite de la Prusse Orientale. Il devint maréchal le 29 juin 1944.

 

Beaucoup de monde défilait, pendant ce temps, devant la guérite et nous observaient à la dérobade.

 

Entrevue émouvante d’une bonne heure.

Assis autour de tables placées en fer à cheval, une cinquantaine d’officiers supérieurs groupés autour de leur chef écoutaient en silence les déclarations du commissaire à notre sujet.

 

Nous devions avancer et nous placer devant une carte. Sur invitation, je montrais la pince, seul outil d’évasion. Nous devions alors révéler sur une carte murale nos lieux d’origine. Paul désigna Altkirch et moi Colmar. Non, ces villes restaient occupées. Un cordon rouge traçait le contour du front que nous observions, un front sectionnant encore l’Alsace. Un regard appuyé sur ce territoire France au milieu d’un silence. Encore une fois, il fallut expliciter notre motivation, exprimer notre souhait immédiat. Les positions du front sur les cartes d’état-major de notre district furent passées au crible, histoire de pouvoir confirmer toutes nos assertions. Une traduction à notre égard plus brève que les dialogues russes. Remerciements du général  pour notre action…promesse que nous pourrons rejoindre les troupes de De Gaulle d’ici six semaines. « Bolchoï Spassiba, mon Général ». Un dernier salut ; nous prenions congé, soulagés. Il est deux heures du matin. Nous avions forcé le destin et avions réussi. Ce fut du moins notre sentiment immédiat. Le sommeil nous rattrapa, pendant que le camion nous emmenait dans la nuit. Durant quelques jours, nous partagerons l’ordinaire des soldats russes dans un P.C. situé à une dizaine de kilomètres du front. Un adjoint du commissaire, un jeune officier à la carrure athlétique, s’initia au français, alors qu’il parlait couramment l’anglais et l’allemand. Je notais qu’il bouquinait beaucoup. L’optimiste nous gagnait pour la suite de la guerre.

Impassibles, nous pouvions assister à l’offensive rouge vers notre ancien secteur à grand renfort de troupes et dans un bruyant déferlement de matériels appuyé par l’aviation. La nuit s’embrasait. C’était bien à cet endroit que la brèche s’était ouverte et que les armées russes pénétrèrent pour la première fois sur le territoire du Reich ; plus rien ne les arrêtera jusqu’au bunker de HITLER. Je songe à mon Feldwebel prussien qui me traita de « lâche ramassis » pour trois jours de retard en retour de permission. Où pouvait-il se trouver celui-là? Triomphe et jubilation, cependant quelque part en nous.

 

Nous avions visité ainsi divers P.C. soviétiques entre le 6 et le 16 octobre 1944.

 

Notre commissaire se montra désolé de nous laisser finalement dans un camp provisoire de prisonniers, camp établi autour d’un hangar et d’un enclos sommairement grillagé. « Soyez sans crainte, vos papiers mentionnant vos actions seront confiés à l’administration des services P.G. et suivront la voie normale pour votre libération…. Et rejoindre les aviateurs français de Normandie-Niemen ? Non, cela n’est pas dans mes prérogatives…mais soyez confiants ! Allez au revoir ! ». Un dernier préambule et déjà sa jeep démarra, avec nous à bord, dans un crissement de pneu, soulevant une poussière qui masqua un temps notre horizon. Il nous avait accompagnés, flanqué de son chauffeur, jusqu’à ce camp. Un garde, passablement estropié, montait la garde devant un portail grand ouvert donnant sur un pré clôturé sommairement de barbelés avec un hangar. Avec deux Allemands, nous en étions les premiers occupants. Deux nouveaux Alsaciens évadés nous rejoindront dans la même matinée (André M. et Emile B.), ainsi que deux ressortissants de l’Est européen. Tous avaient reçu notre message nocturne par haut-parleur.

 

Une attestation nous sera remise en vue du rapatriement, nous avait-on promis. Commença alors une attente, celle de l’espoir, de retrouver l’Armée française, nous retrouver tout simplement en terre connue. Mais l’espoir cèdera la place à un sentiment d’abandon dans ce camp où se regroupait déjà les premiers prisonniers allemands. 11 heures du matin. On se retrouvait tous dans un recoin d’une grange, près d’un peu de paille. Un avion à l’entraînement s’écrasa dans un jet d’étincelles après avoir brutalement décroché, dans l’indifférence générale, là-bas à quelques encablures. Encore un de moins, indiqua notre Allemand. Enfin deux gardes armés prirent position au portail après avoir décroché les montres des camarades. La mienne, bien cachée dans une chaussure, survivra à toutes les fouilles de ma captivité. Nous resterons à jeun une journée durant. Le dernier swastika sera décousu de nos uniformes et remplacé par un ruban tricolore. Nous demeurions ainsi confiants. Grande rumeur néanmoins vers 16 heures. Une centaine d’hommes, véritable troupeau, se traîne en marche forcée vers ce camp, les rescapés de notre secteur à la suite de l’offensive soviétique. D’aucuns nous reconnaîtront et nous voueront une haine manifeste. Et pour cause… .

 

Le soir même, nous serons délestés de nos biens, de nos bottes, par des troupiers braillards et menaçants. Nous voilà sans identité, notre passé envolé. Pourquoi ? Le lendemain, réveil brutal avec l’arrivée d’une colonne de prisonniers. Tout ce monde s’installa au gré des intuitions, en plein air. Quatre Français un peu frondeurs avec nos cocardes au milieu d’Allemands, une bonne centaine solidaire et hargneuse, manifestant, pour la plupart encore, sa foi aveugle dans leur Führer. Les plus valides seront astreints aux travaux à proximité du camp. 

 

Depuis quatre jours, nous sommes pratiquement sans manger. Nous autres Français serons une fois de plus montrés du doigt ; une certaine grogne se manifesta. Nous n’éprouvions cependant aucune haine contre ces landser (diminutif familier des grenadiers d’infanterie). Deux gradés russes au faciès asiatique cherchaient un quidam parlant russe. Un sous-officier de Poméranie fut nommé d’office chef de camp. Il parlait russe : « Demain matin, nous partirons tous pour le camp de Kowno », proclama-t-il, ému par sa nouvelle fonction.

 

Sans distinction aucune, nous serons astreints, en attendant, aux corvées : charger des wagons entiers de douilles d’obus et de mortiers vides. Des milliers. Toujours pas de ravitaillement. 

 

Kowno (Kaunas), capitale de la Lituanie, pour un camp organisé et administré par les Allemands. L’optimisme renaissait.

 

Nouveau jour, un wagon de marchandises ou à bestiaux nous attendait. Entassés comme des harengs, on s’en allait. Une bonne centaine, debout, des hommes serrés comme des sardines. Un mouvement de hargne, de haine vers les quatre Alsaciens, qui se disent Français, gagnait ce wagon. Qu’ils crèvent ! Je me hasardais à demander ce qu’étaient advenus des gens de la 2ème Compagnie, celle de l’Oberst Von Sanden du premier bataillon. N’existe plus « Junge », me répondit-on, incrédule. Le train se trimballait depuis une bonne heure déjà.

 

Oui, la peur me gagnait ; ils vont nous faire la peau. « Tous des traîtres, de la vermine, on devrait les faire crever… » . 

 

Silencieux dans un coin du maudit wagon, Paul priait, ses lèvres bougeaient imperceptiblement. Emile, quant à lui, serrait les poings ; il aura une épouse et des enfants à défendre. André essayait d’arracher, avec ses dents, le ruban tricolore provocateur cousu sur le devant de la vareuse. Pour moi, le temps s’était arrêté. J’avais l’impression de faire tout et n’importe de quoi. Aujourd’hui, je me souviens d’avoir pleuré, comme cela à l’instinct. Dans ce convoi, qui m’emmenait vers nulle part, ce train, un train, celui qui vous mène vers un avenir ou une destinée, mais, pour moi, toujours la même rupture, vers cet inconnu pressenti déjà en gare de Colmar. Je commençais à avoir vraiment peur, mes tempes tremblaient. Surtout ne pas faiblir, même si nous étions observés. Le calme finit par revenir. Chacun prit conscience de sa détresse. Plus de ligne de démarcation entre prisonniers de nationalités différentes serrés dans ce wagon : nous étions des parias livrés à la vengeance de la soldatesque. Et puis cette faim qui calmait toute animosité.

Quelqu’un entonne « J’avais un camarade », bientôt suivi par un second, puis un autre et, finalement, tous s’y mettent, l’estomac noué. Un ange passa.

 

Arrivés à Kaunas ou Kowno le 17 octobre, nous voilà débarqués et en cortège, en route vers des baraquements, a priori un ancien district militaire situé en ville, en réalité notre prison. J’y rencontrai un gars de Wettolsheim, bien plus âgé que moi, Charles WECKERLE. J’étais le seul de la classe 1926. La direction du camp était allemande, chapeautée par les Russes. La vie y fut encore acceptable, mais la faim nous tenaillait encore et toujours. La froidure installée, les premiers malades se traînaient.

 

Les Alsaciens-Mosellans seront regroupés. Les nationalités se découvraient ainsi au fil des jours. De quoi tenir moralement jusqu’à la fin du mois d’octobre. Jusqu’à ce nouveau départ pour Minsk le 5 novembre, comme à l’accoutumée, désormais, dans des wagons à bestiaux. Véritablement empilés dans ces wagons, faim et soif deviendront nos compagnons d’infortune deux jours durant. Seule consolation, un peu de hareng salé. Nous y sortirons pour nous retrouver en pleine campagne ; direction quelques misérables flaques d’eau, histoire de se désaltérer. Des civils viendront à notre rencontre avec des seaux d’eau, que nos gardes renverseront, hargneux. Mais je suis Français, comme tant d’autres ! Non d’abord des prisonniers. Le monde devient fou.

 

Un autre camp à découvrir, sous la contrainte, un de plus depuis les baraquements du R.A.D., avec aussi son propre passé militaire. Au passage, un garde écrasa les lunettes de Paul, après les avoir essayées. Nous dormirons sur des châlits, toujours ensemble, unis dans le désarroi. Une maigre pitance nous est servie, de quoi nous affaiblir un peu plus. Paul tomba alors dans une forme de prostration mystique. Etait-ce un goût prononcé pour le fatalisme ?

Pluie et neige s’annoncèrent et avec eux son cortège d’inconvénients. Le froid devint plus mordant. Et dans cet hiver, qui s’annonçait rigoureux, nous parvinrent quelques nouvelles, bien minces.

 

Les premiers morts

 

Nous changions fréquemment de baraques, mais, certes, sans être astreints à des corvées significatives. Au-dehors, surveillance et barbelés. Sinistre. C’était donc la prison, malgré des espoirs annoncés de quitter la contrée russe. Quel avenir désormais ?

Vers la fin décembre, nous quittions ce camp pour une destination inconnue. Serait-ce malgré tout pour un camp français providentiel ? Le train, toujours lui, nous emmène encore plus à l’Est. Il fait plus froid, avec bien peu de chose pour se nourrir, un peu de poisson salé et un croûton de pain, presque rien à boire. Le dénuement nous semblait proche. La mort envahit notre train. Tous se recroquevillèrent pour se tenir au chaud. Et cette soif, au point de devoir gratter le givre des rivets et ferrures gelés. Inappétence et prostration, voilà notre lot à présent.

 

Moscou. Deux jours d’attente dans le vent, quelque part sur un branchement ferroviaire isolé.

 

Noël 1944. Il suivait donc un autre, tout aussi sinistre, de plus en plus loin des familles. Ce trajet me laisse en mémoire le récit du plus lugubre des Noël.

 

Paul LIDY s’était mis à chanter. Sa main rêche cherchait dans la pénombre mon visage. Suis-je aussi encore là ? Je lui rendis la pareille. Geste instinctif entre compagnons d’évasion. Allongés sur ces châlits, nous grelottions. Le froid était devenu intense. Il fallait cependant tenir. Enveloppés dans nos frocs russes crasseux et raidis par la froidure, on se serrait les uns contre les autres, si nous n’étions pas sur nos paillasses. Instinct de survie dans une attente interminable.

 

Avant de s’arrêter dans cette gare de triage, le train avait ferraillé au ralenti sous les coups de nombre de tamponnements sur les divers embranchements enneigés. Mais notre champ de vision vers l’extérieur était limité aux interstices et œillères des planches de notre wagon. Impossible de deviner notre destination et, de surcroît, dans cette région inconnue. A présent, nous étions arrêtés en pleine voie. Voilà déjà huit jours que nous avions dû quitter Minsk. Le calendrier ne devenait déjà plus très précis. Et ce vent, qui soufflait en rafale, nous rendait constamment visite, accompagné de neige. Une neige qui ne fondait plus dans ces wagons. Dieu, combien doit-il faire à l’extérieur ? D’aucuns nous disaient moins dix. D’autres encore, jugeant nos morsures au visage, la façon dont les corps pouvaient adhérer aux parois, évaluaient une température bien inférieure. Nos accompagnateurs ne se manifestaient pas, et pour cause et, de toute façon, les portes étaient verrouillées. Et qui aurait la force suffisante pour tenter une évasion ? Les pieds gelaient. A la souffrance des jours passés succède une forme d’insensibilité. La mort serait-elle douce ? Elle remontait des jambes aux genoux que nous frottions de temps en temps pour lutter contre l’engourdissement fatal. Allongés ou recroquevillés, apathiques sûrement, en hibernation, ou presque. Les sursitaires que nous étions disposaient d’un misérable poêle en fonte de l’Armée russe, mais sans combustibles. Quelques brassées de paille dans le feu vite consumées, sans autre possibilité. Dans les jours qui suivaient, quelques pelletés de charbon mouillé, mais toujours peu de chose pour faire remonter la température à l’intérieur de notre wagon. Quant à la nourriture, un même dépouillement, une louchée de soupe providentielle recueillie dans une boîte de conserve vide. Les innombrables fouilles avaient eu raison de maigres réserves, des réserves qui nous avaient reliées, quelque part, au monde des vivants.

 

Troisième jour, une allumette convoitée vint enfin nourrir notre poêle. L’attente se poursuivait. Une attente interminable sur cette voie. Une impression de mort, alors qu’un train qui roule donne au moins l’idée de mouvement, quel que soit sa destination.

Depuis Smolensk, pluie et neige. Deux fois par jour, ouverture de la porte, le matin et le soir, histoire de satisfaire au comptage (proverka), un comptage auquel nos gardes finiront par renoncer pour cause de grand froid, mais aussi, je supposais, que toute velléité d’évasion restait  désormais folie totale, vu notre état physique et les conditions de vie extérieures. Le froid était donc  l’allié objectif de nos gardiens, la famine son acolyte. De toute manière, la nature faisait son œuvre, le comptage devint l’inventaire des décès. Cette porte gelée s’ouvrait donc chaque jour et nos chers gardes usaient de notre aide, à défaut de prise efficace de l’extérieur, pour la faire coulisser. Nous nous échinions sur la maudite poignée. La peau restait collée au métal. Elle finissait par céder. Le vent s’engouffrait alors à l’intérieur, nous saupoudrant de neige. Les Russes apparaissaient emmitouflés, chapka enfoncée sur la tête ne laissant deviner que des yeux bridées ; ils avaient un air pataud, bonhommes Michelin le long de cette voie ferrée dans leurs gants immenses. On nous déversait du poisson sur le plancher ; je pense un par prisonnier.

 

Je me souviens qu’à Smolensk une vieille femme m’offrit quelques gâteaux secs. Je crus rêver alors que  poisson fumé et  croûton de pain constituaient notre seul ordinaire. Je revois aussi ce gars qui essayait de récupérer un peu d’eau gelé. Le malheureux reçut un coup de crosse. Scène inoubliable, celle du désespoir. Et toujours neige et blizzard. 

 

La distribution de la pitance demeura une opération délicate, engendrant un tumulte qui se calmait bien vite avec l’impuissance physique. Durant ces repas, l’émotion était là bien réelle, atténuant un peu cette faim qui nous taraudait. Les derniers servis se contentaient souvent d’une demi-portion. Il est vrai que les malades étaient toujours tributaires des plus valides, des plus véloces. Certains refusaient de se nourrir. Au bout de deux jours, la soif nous brûlait, nous irritait. Elle supplantait la douleur lancinante de la faim. Des harengs trop salés, bien trop salés, nous ne pouvions plus les manger. Il me semble que ce sera notre seule nourriture, excepté un peu de pain - huit ou dix quignons par wagon -. L’inappétence nous gagnait tous. Certains criaient le soir, les yeux en feu, vociféraient contre les « Alliés » russes. D’autres pleuraient en silence, d’autres, peut-être les plus nombreux, encore priaient. A quoi peut donc se raccrocher l’humain, lorsqu’il n’entrevoit plus d’issue ?

 

La condensation finissait par faire givrer les têtes de boulon à l’intérieur de notre habitation sur rail. Le matin, il fallut racler la fine couche blanche pour humidifier nos lèvres rongées de gerçures. Une lucarne grillagée de barbelés s’ouvrait à moitié sur l’extérieur à hauteur de notre châlit. Tenant entre ses doigts gourds, une boîte de conserve vide, un camarade recueillit un peu d’eau de ruissellement du toit, quand il y en avait. C’était juste avant Smolensk. Il profitait en fait des nombreux ralentissements. Trois autres tentèrent d’en faire autant grâce aux ouvertures proches. Soudain, un coup sec, suivi d’un hurlement. Notre copain avait juste pu retirer sa main vide et ensanglantée, laissant échapper une bordée d’injures. La même scène s’était répétée dans le plus proche wagon. Un garde, ou plusieurs, avait retourné son flingue pour frapper violemment une main tendue. Haine ou obéissance aux instructions ? Dire que ce convoi, était celui des « Franzouski ». Nous étions les seuls à le croire !

 

 

 

De Smolensk à Moscou avant…

 

Troisième jour sur cette voie. Deux miraculeux récipients d’eau par wagon, soutirés de la locomotive. Petite et précieuse gorgée pour chacun de nous, et surtout éviter toute perte. Elle était si précieuse cette eau, juste pour calmer temporairement la soif, malgré son odeur de cambouis. Apparemment fraîche, nous la trouvions finalement tempérée. De quoi apaiser les esprits avant la nuit. Certains persistaient dans leur illusion : être débarqués à Moscou. L’espoir, c’est ce qui permet de tenir et encore tenir. 

 

C’est vrai qu’au départ les plus alertes, accédant au wagon, s’entraidaient en s’agrippant aux montants extérieurs. Emile BUEB et André MEMHELD, vieux briscards de la ligne MAGINOT, nous aidèrent paternellement. La plupart des prisonniers, déjà épuisés, se traînaient sur le plancher. Les plus malades se tenaient entre deux portes latérales exposées à tous vents. C’est à cet endroit, que l’on recensait le plus de morts au quotidien. Nombreux furent ceux qui effectuèrent des rotations pour éviter aux plus fragiles de vivre dans cet espace réduit. Il s’y déroulait des scènes tragiques. Ces malades, déjà rongés par la fièvre, divaguaient ; avec leur faciès squelettique, ils murmuraient quelque chose, à peine audible. On entendait des « Wu d’heim », comme s’ils devinaient l’imminence du saut de l’autre côté du miroir. Certains partaient avec des mots de consolation. On tentait de témoigner maladroitement d’une amitié. Et puis, il y eut ceux qui mourraient dans l’indifférence. Au petit matin, tel ne bougeait plus sous ses guenilles difformes. Un garde grimpait dans le wagon lors de l’inspection rituelle, mettait son fusil en bandoulière, se chargeait du cadavre, quasi congelé, par les pieds que les autres avaient avancés, et, sans ménagement, le tirait au-dehors. La porte se refermait, nous replongeant dans l’obscurité. Le bruit du corps jeté sur le ballast nous hantait. Une vie s’en était allée. La guerre voulue par les hommes réclame ses morts. Qu’est-ce que la vie ? Et pourtant la scène ne suscitait pas d’émotion particulière au sein du groupe. La mort était devenue notre compagnon d’infortune. Personne ne demandait son identité. Mais en avions-nous une ? La mort est indifférente. Nous n’étions plus personne, tout juste des prisonniers. La vie se résumait à une haleine, de la morve séchée sur des narines, un coup d’ongle sur du givre pour garantir une survie. Que pouvaient-ils faire du mort tombé en rase campagne, le long d’une voie? Nos infortunés camarades le dépouillaient préalablement des rares richesses qui lui restaient, des vêtements sales et fripés.

 

En face d’une porte, un trou pour les besoins naturels, simplement obstrué par un morceau de brique, désormais intouchable avec les immondices nauséabondes qui s’accumulaient. Malheur à ceux qui séjournaient à proximité : ils pestaient de rage. Un courant d’air mortel et des odeurs liées à une fréquentation incessante ; diarrhée oblige. Ils étaient souvent nombreux à se soulager accroupis en demi-cercle. Il fallut les soutenir à plusieurs. L’être humain aura perdu toute fierté, toute propension à l’intimité. Une misère que cette corvée naturelle et, pourtant, pourquoi l’ignorer car elle faisait désormais partie de ce périple ? Les doigts gelés, on se mettait à plusieurs pour déboutonner telle veste ou froc, la nature rattrapant souvent le malheureux en cours de la laborieuse opération. La nuit, dans la solitude, ce sera bien pire. Tout était mouillé et finissait par geler sur un corps malingre.

Avec l’enflure des pieds, quelques-uns retiraient leurs chaussures, contraints à demeurer en chien de fusil pour conserver quelque chaleur. Je voyais des pieds entourés de chiffons ; ils devenaient de marbre.

 

Paul, victime d’une incontinence permanente, nettoya ses vêtements mouillés avec des bouts d’étoffe arrachés à sa veste. Gêné tant par sa myopie que par la froidure, il s’y prenait avec maladresse. Visiblement handicapé depuis que ses lunettes avaient été brisées par un gardien mongol, il enroulait ses hardes autour de ses mains en guise de mitaines.

 

Vent et neige, encore. La nuit rend alors la misère plus criante. Notre train croise un autre. Un bruit d’enfer. Nous veillions dans l’angoisse, sans un mot. Puis : « Ecoutez, les gars, camarades d’infortune, c’est la nuit sainte, ce soir. Oui, c’est Noël, je vous le dis ». Comment le savoir ? On le devine tous. Mais personne ne pouvait être sûr du calendrier. « Je le sais,  rétorquait Paul avec détermination, nous sommes partis le 17 décembre. Sérioja, le gardien balafré de la baraque, m’a confirmé la date. Depuis, je compte les jours ». 

 

24 décembre. Il se faisait tard. « On pourrait entonner quelques chants de circonstances avant que chacun ne retrouve les siens en pensée… » . Sans attendre, il débuta un « Douce nuit ». Quelques voix timides se mêlèrent à la sienne. La respiration glaçait les gorges, mordait les poumons. J’essayais à mon tour, j’étais aphone. Je ne pouvais plus chanter, ne n’avais plus de larmes non plus pour crier mon désarroi. Après un « Stille Nacht », le silence était retombé ; le silence devint encore plus triste. Le froid précipitait l’endormissement. Dormir, la douce évasion et ne plus se réveiller pour encore vivre cette horreur.

 

Et dire que nous étions majoritairement des évadés, des volontaires qui nous étions jetés dans la gueule du loup. Des alliés et des amis… . De Charybde en Scylla, rappelait Paul. Il venait de réussir son bac à Mulhouse, à 19 ans, avec un supplément d’âme pour une jeunesse qui se consume dans un wagon à bestiaux. Dans ce silence, chacun emportait ses petits secrets que ni les Allemands, ni les Russes ne purent nous dérober ; peut-être ce qui nous permit de garder, quelque part, un brin d’espoir, malgré tout dans ces nuits sans étoiles. Le train les traversait… .

 

La neige et le vent s’engouffraient toujours et encore dans ces wagons, devenus morgues « vivantes ». On se tâtonne toujours mutuellement, histoire de se rendre compte que le voisin est toujours en vie.

 

Tous les jours, on continuait à évacuer un ou deux morts, sans ménagement. Que devient l’être humain dans ces circonstances ? 

 

Le train redémarre vers… .Toutes illusions s’envolent. Ils allaient donc nous faire tous crever. 

 

Le 4 janvier 1945, j’arrivai au camp de Rada (à quatre kilomètres environ de Tambow, cité, à l’époque, de 60 000 habitants environ), c'est-à-dire à 480 kilomètres de Moscou. Deux jours plus tard, je fêtais mes 19 ans.

« Nous avons fait ce qu’il fallait faire, le reste ne nous appartient pas », convenait Paul LIDY, aujourd’hui décédé. Je lui dédie ce récit d’un Noël 1944.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre troisième :  

…l’univers concentrationnaire de Rada

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un camp 188 en pleine Russie : en avant-propos

 

Encore et toujours du vent et des bourrasques de neige. Le camp de rassemblement des Français. Il fut officiellement déclaré camp international de rassemblement lors de son ouverture en 1942. Une centaine de baraques dans une forêt, creusées à même le sol pour une profondeur d’un mètre cinquante environ, seuls les toits émergeaient avec leurs murets. Ce camp, situé en réalité à quelques 15 kilomètres de Tambow, était desservi par une voie ferrée avec sa gare de Rada, un camp situé à l’est de l’axe Moscou-Stalingrad. Conçu d’après les plans de la N.K.W.D. (ex-G.P.U.), il ressemblait plutôt à un énorme cimetière entouré de barbelés et flanqué de miradors. A l’origine, c’était un camp d’entraînement militaire agrandi après la bataille de Stalingrad, mais qui avait déjà hébergé, semble-t-il, des prisonniers français durant la campagne napoléonienne. Divisé en trois parties, il comprenait le camp des prisonniers (avec des sections pour grandes ou petites quarantaines, lazarets,…), un chantier à matériaux et la résidence pour officiers, des baraques distinctes abritant la boulangerie, les logements du commandement russe, des membres de la N.K.W.D. et le service médical. Le quartier des prisonniers pouvait héberger de 100 à 360 personnes par baraque.  Souterraine et constamment humide, une telle baraque, à l’apparence d’une cave, n’était jamais étanche malgré le sable, la terre arable ou le gazon qui la recouvrait. Son toit était constitué de troncs d’arbres. Les parasites y pullulaient (poux, rat et autre puce). Les prisonniers dormaient à même les deux rangées superposées de bat-flanc en rangs serrés, se protégeant du froid en se couvrant la tête avec leur veste. Dans les plus grandes baraques, les bat-flanc étaient placés au centre, les hommes dormant tête-bêche le long de deux allées centrales. Un seul poêle en brique vers l’entrée, complètement inefficace. Les lazarets ne se distinguaient pas des autres baraques, sauf qu’ils étaient un peu mieux chauffés, disposaient de couches plus espacées où chaque malade bénéficiait d’un grabat de feuilles mortes d’une épaisseur de trois centimètres au mieux.  L’ensemble était ceint de filets de barbelés, de chemins de rondes avec un éclairage idoine. On pouvait cependant distinguer plusieurs enceintes internes souvent grillagés, comprenant trois « quarantaines », le secteur dit sanitaire (hôpital et lazarets) et l’intendance, deux de ces baraquements faisant office de morgue, le coin des artisans, un magasin, un « club », la police et le commandement. On remarquait enfin des bâtiments construits hors sol pour le personnel administratif à l’extérieur de l’enceinte principale. Le camp des Français restait sous la responsabilité d’un « politruk », du commandement russe déjà mentionné. Ils donnaient leurs ordres pour les corvées les plus diverses.

 

Le camp faisait partie d’un groupe dit 188, région centre. Il existait en URSS une cinquantaine de ces groupes administratifs, soient 655 camps de prisonniers.

 

Il n’est pas inintéressant de s’attarder quelque peu sur l’organisation effective de ce camp étalé sur 40 hectares, pour des dimensions estimées par certains de 800 à 900 mètres sur 500 à 600, camp stratifiée en plusieurs niveaux avec au sommet un certain général PETROV, que nous verrons très peu et dont le rôle me restera toujours peu clair. La direction militaire réelle revenait à un commandant de la 3ème Armée d’Ukraine, la major YOUTSICHEV, le « Natschalnik », entouré d’une brigade d’officiers, flanqué du commissaire politique IVANOV, que d’aucuns considéraient comme détenteur de l’autorité. Un monde qui gravitait  dans une nébuleuse « Commandatura ». Le commissaire dépendait du service de sécurité dit MGB, désigné par la suite MVD ou NKVD, de sinistre mémoire pour les incorporés de force. Ce service s’identifiait aux deux personnages spécialistes de la propagande, cette caricature de toute dictature, quelle qu’en soit l’idéologie, le « politruk » OLARI, de son vrai nom NOKOLAIEVITCH, un russe authentique, plutôt démagogue et vraie canaille, et son assistant, Johann SCHAUL, Monsieur Jean pour  ses proches amis, d’origine allemande, un doctrinaire marxiste. Le responsable de l’administration interne fut le Roumain ANTONOV, qui disposait alors d’un staff de compatriotes placés aux postes clefs, un ensemble structuré qui détenait l’intendance de camp. Un homme redouté pour cette raison, avec sa stature, son passé d’officier d’aviation (dans une unité combattante roumaine au côté de la Wehrmacht !), polyglotte (il parlait le français, l’allemand et le russe).

 

Fidèle au système carcéral stalinien, les responsables russes déléguèrent très tôt la partie dite communautaire interne (organisation de groupes de prisonniers) aux Français, soit dès novembre 1944. Il est vrai que le retrait progressif de prisonniers d’autres nationalités, allemandes en particuliers, dont aussi les fameux 1500 déjà évoqués, en juillet 1944, et le taux de mortalité très élevé, notamment parmi les Italiens, y contribuèrent pour l’essentiel. 

 

De nombreuses nationalités y furent regroupées, des Français, bien sûr, mais aussi des Néerlandais, des Italiens, des Luxembourgeois et même des Allemands.  Les spécialistes ont évalué à 12 000 les Alsaciens-Mosellans qui y ont transité. Entre 4 et 7000 y laissèrent leur vie. D’aucuns ont évoqué, faute de statistiques fiables, le chiffre de 10 000 décès. Ce qui est établi, est le taux de mortalité durant l’hiver 1944-45 : 50%. Le rapatriement en 1945 s’est échelonné entre août et octobre 1945 en huit convois répertoriés. Il est vrai que les autorités soviétiques ont peine à admettre le nombre exact de décès, soit en raison de carences administratives, soit pour camoufler la réalité de la détention, peu conforme aux conventions internationales. Fernand BERNECKER, dans son ouvrage « La génération sacrifiée » rédigé en allemand, a parfaitement établi la cause de cette mortalité en évaluant la ration calorique dont pourra bénéficier un prisonnier du camp 188, soit une ration comprise pour la période concernée de 1340 calories, contre 2000 environ à Auschwitz, entre 1050 et 1750 pour Buchenwald, entre 530 et 1020 à Dachau. Il s’agit d’une évaluation bien théorique pouvant prêter à discussion. Par contre, il m’appartient, après d’autres, de souligner que le camp ne devait bénéficier d’aucune aide d’un organisme humanitaire. Ainsi, nous voudrions tant que tous ces disparus du camp ne soient par morts pour rien.

 

On pourrait, à mon sens, distinguer trois périodes dans cet univers mortifère, emportant une vie de plus en plus dégradée.

 

La première période, durant laquelle émergeait encore la discrète fleur de l’espérance, s’étalait de fin 1943 jusqu’au départ du contingent des 1500 le 7 juillet 1944. Ceux-ci furent rapatriés en vertu d’un accord interallié avec l’Etat soviétique, à travers le Moyen-Orient, l’Italie et jusqu’en Algérie aussi où ils purent s’engager dans l’Armée française de Libération pour les plus valides. Au camp, les promesses de rapatriement distillées insidieusement durant cette même période permirent de garder une vacillante flamme de l’espoir avec donc un optimisme fondé jusqu’au milieu de l’année 1944.

 

La seconde, manifestement la plus meurtrière, s’étalait de juillet 1944 à l’armistice de mai 1945. Onze mois de dénuement complet marqués par l’hiver meurtrier sous l’effet conjugué de la famine, la dénutrition et la maladie, l’hypothermie et les corvées humiliantes. Nous devions ainsi vivre avec une température qui oscillait fréquemment avec le moins quarante.

 

La troisième s’étendait de l’armistice à l’automne 1945, avec les ultimes rapatriements. La furie guerrière prenant fin et, avec elle, la fin des priorités ferroviaires, l’approvisionnement alimentaire reprit, mais insuffisamment. Une nouvelle vague de prisonniers afflua. L’espoir renaissait cependant, encore bien faible. Les rumeurs de retour au pays traversaient le camp. Et pourtant, la mort continuait à s’acharner dans les lazarets. Avec un ravitaillement plus conséquent, le retour d’un soleil réchauffant le sol, la vie des détenus, les « Plenny », parut adoucie, au fil des semaines, bien que les corvées et le travail en commandos perduraient.

 

 

Je n’ai jamais regretté les quelques voyages qui m’ont reconduit sur cette terre de tous les malheurs et dangers. Cet épisode de notre vie d’Alsaciens ou de Mosellans ne peut laisser indifférent et mon esprit s’évade, se retrouve là-bas, tout là-bas, dans une forêt et j’essaie de comprendre comment nous nous y sommes retrouvés. Comment… . Décrire cet endroit équivaut à exorciser un passé noir, ce cauchemar qui vous hante, comme un camp de concentration a pu hanter les nuits des juifs et des opposants au régime hitlérien rescapés. Comprendre c’est d’abord rappeler comment nous, les Alsaciens et Mosellans, avions pu nous retrouver en pleine Russie une année 1944 et décrire le lieu, c’est aussi vouloir faire passer le message du rescapé.

 

Rage et pleurs, ce jour de juin 1940 qui signa en effet la débâcle d’une Armée Française que l’on croyait prête à affronter tous les périls, derrière sa célèbre ligne, dont le général De Gaulle dénonçait, avant l’heure, sa faiblesse rédhibitoire, et avait bien pressenti son inutilité lorsqu’il développa sa théorie inédite sur les chars, une théorie pourtant bien accueillie hors de nos frontières.

 

Rage et pleurs aussi lorsque l’occupant usa de la stratégie la plus ignoble pour contraindre, moyennant le chantage à la déportation de leurs proches, 132 000 Français à combattre leur propre patrie. Les classes de 1908 à 1927, voire 1930 durant la « poche » de Colmar, sont ainsi concernées. Aucune province française ne paya d’ailleurs un si lourd tribut à la seconde guerre mondiale, puisque 40% de la population de l’Est français seront évacués, soient près de 520 000 personnes. Il faut savoir que sur les 132 000 incorporés de force entre l’automne 1942 et 1944, 125 000 seront envoyés sur le front russe et 7000 engagés sur d’autres fronts. On dénombra approximativement 30 000 blessés ou invalides et 10 500 seront portés disparus. Environ 40 000 Alsaciens, mobilisables ou déjà mobilisés depuis 1939, voire réfractaires à l’incorporation de force, ont réussi à rejoindre la France en zone dite non occupée avant le verrouillage de la frontière avec la Suisse. On doit aussi se souvenir des 75 condamnés à mort, victimes de l’ordre judiciaire nazi pour tentatives de fuite ou désertion. Ceux aussi qui connurent le sinistre camp de concentration du Struthof ou celui de La Broque.

                

Désespoir et rancœur à l’égard d’alliés, que l’on pensait compréhensifs, qui envoyèrent pourtant des milliers de compatriotes croupir dans un camp quelque part dans l’empire soviétique et alors que nous avions volontairement coopéré avec eux en leur fournissant, au cours d’interminables interrogatoires, de précieuses informations tactiques. Pourquoi ?

 

Dans ce camp on évaluera jusqu’à une trentaine de décès par jour entre août et septembre 1944, chiffre porté à 80 au cours de l’hiver 1944-45. Des morts rassemblés dans un baraquement 22 et restait bien la corvée des prisonniers de les ensevelir sommairement, de nuit, sous la conduite des Russes. Une croix a été érigée en bordure du cimetière de Kirsanov. Le visiteur retrouve aujourd’hui des tombes numérotées, bien entretenues, en réalité des fosses communes. En 1985, seulement 347 Français y avaient été identifiés. J’ai retrouvé ainsi le nom d’un ami, René MEYER, natif de Montigny-les-Metz, venu s’installer à Wettolsheim durant sa jeunesse et mort un jour d’avril 1945 à l’âge de 20 ans. J’ai déposé, comme d’autres visiteurs, un peu de terre du vignoble de mon village natal sur une tombe 33 de ce copain, comme pour sceller un lien indéfectible entre le monde de ma jeunesse, auquel je fus soustrait de force par l’occupant nazi, et celui de l’espoir déçu devenu enfer (j’ai eu l’occasion d’évoquer ce moment de recueillement, et l’émotion qui nous étreignit en retrouvant ces tombes, grâce aussi à la narration qu’en fit Jean-Michel ANTOINE dans l’édition du Républicain Lorrain daté du 5 juin 1985).

 

Armand ZAHNER, un colmarien incorporé de force comme nous autres et déserteur, a très bien décrit cet univers hivernal de Tambow. Son récit, poignant, empreint de réalisme, un soldat qui croyait pourtant en l’Homme, a été corroboré par maints témoignages. Il fut aussi animé de cette volonté de survivre, dont on mesurera le prix si l’on sait que l’auteur de ce récit est  non voyant. Il participa à ce devoir de mémoire.

 

« Se poser la question » soutenait Charles GANTZER, un des survivants de Tambow et organisateur du premier voyage en pèlerinage, alors que ces soldats nourrissaient l’espoir de rejoindre les forces gaullistes en ralliant les lignes russes au péril de leur vie (on lira utilement : « La voix du combattant » de décembre 1995, n°1610, notamment les pages 19 et 40). Un devoir de mémoire que le site de Tambow donne l’occasion de raviver, après tant d’années d’incompréhension et aussi de suspicion, celle d’avoir été considérés comme traîtres à un moment donné. Ainsi le Conseil Général du Haut-Rhin, dès juin 1993, décidait la mise en place d’une association pour la mémoire de l’histoire des incorporés de force et autres victimes de l’annexion. Cette structure a permis la formation de 19 enquêteurs, dont j’eus l’honneur d’être du nombre. Il s’agit de recueillir le maximum de témoignages rassemblés sous l’égide et le contrôle des Archives Départementales, service dont le Conseil Général a la responsabilité, grâce aux entretiens personnalisés.

 

Je voulais, avant de narrer cet épisode de ma jeunesse vécu si douloureusement dans l’univers concentrationnaire soviétique, rappeler, pour les soutenir une fois de plus, certaines des actions concrètes entreprises depuis plus de vingt ans avec le soutien des autorités nationales.

 

Pendant longtemps, le camp de Tambow-Rada ne sera certes connu que de l’Alsace et de la Moselle, contrairement à ceux de Buchenwald, Auschwitz ou Dachau, entre autres. Mais ils reflètent, tous, ce que peut produire un totalitarisme politique : l’humain, soumis à la toute-puissance de militaires et de leurs féaux, perd toute dignité, n’existe plus, sauf pour le travail obligatoire et jusqu’à épuisement. Ces camps sont l’exutoire de la folie poussée à son extrême. Tous les gens épris de Liberté ont le devoir de faire se rappeler le sacrifice de milliers de civils ou soldats derrière les barbelés attendant la mort comme seule perspective.

 

Les barbelés des camps, une humiliation organisée par des Etats au nom d’une idéologie jugée seule légitime et que dénonçait PHAN VY, aujourd’hui octogénaire, ancien député qui connut les geôles vietnamiennes et communistes : « Les Alsaciens-Lorrains ont eu avec les nazis les mêmes malheurs que nous avec les communistes » . Nous sommes passés d’un régime tortionnaire à un autre, dans l’incompréhension à l’époque, alors que tous nos espoirs avaient été placés dans l’évasion vers les lignes russes. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un regard sur Tambov : plus de cinquante ans après

 

Camp 188 dans une forêt, proche d’une cité, à 480 kilomètres au sud-est de Moscou. Le camp dit du rassemblement des Français, une terre de martyrs aussi avec, à ce jour, un carré militaire, mémorial des Malgré-Nous et à 80 kilomètres la nécropole de Kirsanov.

 

Tambov fut fondée, dans un style traditionnel russe, par une décision impériale du 17 avril 1636, à l’embouchure supérieure de la rivière Zna, comme zone de protection de la périphérie sud de la région de l’est moscovite, pour pallier toutes incursions tartares depuis les steppes proches. Le premier constructeur sera un certain Fjodorowitch BODORYKIN, seigneur et intendant du Tsar, qui eut pour première mission d’achever les fortifications. Ces fortifications seront consacrées le 1er octobre 1637 et placées sous la protection de Marie. En 1779, la ville reçut son sceau officiel et le 16 août 1781, Catherine II confirma son blason : un rucher sur fond azur avec au-dessus trois abeilles dorées et un espace vert. La ville devint le siège d’une gouvernance régionale, ce qu’elle conserve, dès le 12 décembre 1796. L’extension devait se poursuivre de manière ordonnée sous l’impulsion d’ailleurs d’un poète, Romanovitch DERSHAWIN. Un monument rappelle encore son action. Cette extension s’est poursuivie, sans destruction significative du fait de la guerre 1939-1945.

 

Tambov, ville de 340 000 habitants lorsque j’y suis revenu, un centre agro-alimentaire, avec sa centrale électrique, un complexe chimique, ce monde industriel si cher à l’univers soviétique. Une ville avec ses larges avenues, que j’ai redécouverte durant les années 1980, dans un aspect plutôt moderne.

Avec de nombreux parcs publics très fréquentés. Un ensemble estudiantin bien doté en facultés, conservatoires et autres écoles d’ingénieurs. Une vie culturelle qui me semble intense. Durant la Guerre, cette ville parraina un régiment de chars T34, matérialisé par un monument. Elle a payé aussi son lourd tribu au conflit avec plus de 6000 morts, bien que, vu son emplacement géographique, elle resta en retrait de la ligne de front par référence à la plus large avancée allemande. Elle comptait alors environ 100 000 âmes.

Traversée par un fleuve tranquille, la Zna, partiellement navigable, avec des berges que l’on peut qualifier de romantiques, Tambov paraît la ligne de séparation entre les terres noires, agricoles, anciens marais asséchés, et les zones souvent boisées, parfois en sable terreux plutôt arides, là où se situait la gare de Rada, terminus des prisonniers, à environ 7 à 10 kilomètres de la cité. Un bâtiment est resté.

 

Le compositeur Serge Vasili RACHMANINOV (1872-1943) a séjourné à Tambov ; il y possédait une datcha aux environs, transformée et rénovée aujourd’hui. Il y donna maints concerts avant de s’exiler aux Etats-Unis.

 

Sur le plan religieux, l’orthodoxie est majoritaire. La ville est dotée de nombreux édifices religieux avec une célèbre cathédrale provinciale, siège de l’archevêché. Avec la chute du socialisme, à l’instar d’autres villes russes, la pratique a retrouvé toute sa vigueur de jadis, mais le taux de fréquentation ne donne pas l’impression de dépasser celle de l’Europe de l’Ouest. Signalons toutefois la présence d’une petite communauté catholique, active, avec une jeunesse engagée, malgré maintes contraintes, une paroisse regroupée autour d’une église rénovée.

 

Tambov fait actuellement partie de la région dite de Tambov, dont elle est le siège gouvernemental, et qui s’étend sur un espace plus grand que notre Alsace-Moselle. A l’échelle de la Russie, cela peut sembler ridicule, et ce, d’autant que la densité démographique reste faible. Toute cette région recèle des potentialités énormes, mal exploitées - c’est du moins ce que j’ai ressenti durant mes séjours -. Depuis l’ère soviétique et après la chute du communisme, on aurait tendance à observer une stagnation progressive. Néanmoins, une amorce d’un meilleur niveau de vie s’y détecte, malgré des investissements industriels et scientifiques encore anémiés. Ainsi, l’équivalent de nos PME fait toujours apparemment défaut.

 

La région jouit d’un climat continental, avec des saisons très resserrées en faveur d’un long et rigoureux hiver, souvent précoce. Un pays plat, sans grand relief, balayé par les vents sibériens venus du nord-est. La période touristique idéale se situe entre mai et juin ou fin août et septembre. C’est ce mois, marqué par la reprise des activités économique et sociale, le plus propice aux visites. Les Français y sont bien accueillis en général et le drame des Malgré-Nous y est largement connu à présent. D’autres nationalités vont en pèlerinage dans cette contrée ; ainsi peut-on y croiser des Allemands, des Italiens, des Luxembourgeois et Roumains et même des Japonais. On estime entre 45 et 50 000 prisonniers, toutes nationalités confondues, qui disparurent dans les fosses communes de la forêt de Tambov-Rada, une forêt de bouleaux, mais où une espèce d’essence proche de l’érable et des hêtres paraît émerger.

 

On ne peut passer sous silence Kirsanov, inclus dans le circuit touristique dit de Tambov. C’était le nom d’un camp regroupant les malades, camp auxiliaire au principal devenu un mouroir. Durant le cheminement vers cet « hôpital », nombreux seront les prisonniers, squelettiques, qui succomberont. Entassés dans des camions à ridelles, ils se regroupaient à trois, partageant une même couverture. C’est à ce jour un gros bourg de 25 000 habitants. Sa région illustre la tradition agricole russe. Une belle église dans le style, un lycée agricole, une briqueterie, une fanfare chaleureuse, un pope Serge et son maire au large sourire, M. BATOUROV Y… . Reste la nécropole aménagée déjà par des prisonniers de la Guerre 1914-1918 et où sont officiellement enterrés 343 Alsaciens et Mosellans, le tout dans un environnement soigné.

 

 

AUX FRANÇAIS D’ALSACE ET DE MOSELLE INCORPORES DE FORCE AU MEPRIS DU DROIT DANS L’ARMEE ALLEMANDE DE 1942 A 1945 QUI PERIRENT PAR MILLIERS A TAMBOV-RADA AU CAMP 188 DIT DE RASSEMBLEMENT DES FRANÇAIS ALORS QU’ILS ESPERAIENT REJOINDRE LES FORCES ALLIEES

 

Telle est la phrase gravée sur la stèle du mémorial des Malgré-Nous à Tambov-Rada, phrase proposée par l’Association « Pèlerinage Tambov » et dont j’ai l’honneur d’en avoir été le rédacteur en son temps.

 

 

 

 

 

 

 

Tambov : retour sur un vécu - le camp 188 en pleine forêt de Rada 

 

Je ne pourrais narrer ce séjour que de manière condensée. Que n’a-t-on écrit à ce sujet ? Un camp de concentration ou un goulag ? Un camp de rééducation politique ? Un camp  d’extermination lente ? Autant d’appellations depuis 1945 de la bouche des historiens qui ne l’ont pas vécu de l’intérieur. L’ardente obligation du devoir de mémoire, tel doit demeurer la ligne de conduite des survivants, même si le mouvement associatif des Anciens de Tambov a éclaté en factions parfois opposées. Ce constat n’est peut-être que la traduction d’un vécu multiforme, chaotique. Mais ces clivages d’humeur devraient néanmoins être transcendés par l’accablante convergence des malheurs endurés ensemble.

 

 

Tambov reste le camp de prisonniers, « voyna pleni », atypique, difficilement comparable à d’autres, malgré des similitudes évidentes. Les Malgré-Nous sont d’abord ces Français ayant volontairement rejoints l’Armée Rouge, après s’être évadés des lignes allemandes ou ayant rejoints cette même Armée Rouge après reddition. Ils clament leur détresse, « Fransouski », tel un sésame vers la liberté, tétanisés par la peur. Ils ont été confondus avec les membres de la Légion des volontaires français engagés sur le front Est avec le soutien du régime de Vichy.

Nombreux découvriront Tambov-Rada après avoir transité par d’autres structures de regroupement, portant toujours les habits de l’ennemi et ils resteront parmi les autres militaires capturés par les soviétiques. Certains groupes arriveront à Tambov-Rada dans un état pitoyable, pouvant à peine tenir debout lors des multiples comptages, dont nous fûmes l’objet. Tout au long de leur exil en terre russe, ils verront leurs copains mourir, laissés là au bord des routes ou dans un baraquement  quelconque.

 

Tambov s’est révélé à moi comme un no man’s land, une zone pour apatrides, sans repères, si ce n’est ceux de nos valeurs occidentales. Seul soutien physique ou moral balayé par le vent sibérien.

 

Notre jeunesse, notre jeune conscience violée par cette négation de la vie tout simplement, par hypocrisie et le mensonge aussi de tous les séides soviétiques. Une impression de déréliction durant le terrible hiver 1944-1945.

 

On se souvient des propos d’Alexandre SOLJENITSYNE décrivant le régime stalinien. Comme toute dictature, il fallait créer l’homme nouveau, flambeau d’un régime. Cependant son goulag se différenciait de notre camp de par la qualité des internés. Il faut admettre que notre méconnaissance de la langue et de l’alphabet cyrillique, l’abîme culturel entre les autorités soviétiques et les prisonniers, répartis en 15 nationalités, contribuaient à une espèce de capharnaüm d’organisation, accentué par une rivalité latente entre les nations représentées et que seule la détresse ultime unissait.

 

L’organisation du camp était bicéphale : à la fois soviétique et roumaine. Ainsi perçus par les Alsaciens-Mosellans, il accentuait cette impression d’abandon. Il eut une image d’autonomie française, plutôt marquée par la servilité - que faire pour survivre ?-. En réalité, une autarcie factice ajoutée à cette impression décrite de vivre en sursis permanent. Un sentiment de torpeur aggravé par la famine, l’absence de moindres soins décimant les gars dans leurs baraques enterrés, clodos nauséabond attendant la délivrance par la mort. Les plus valides, dits « les olgis » étaient embarqués manu militari vers les différents commandos de travail, après une sélection visuelle des Russes ou leurs acolytes. Tout homme portant une vareuse à la russe était censé recevoir une once d’autorité sur nous. A Rada, on meurt en vase clos, loin de la convention de Genève, à laquelle l’URSS n’était point partie.

 

 

 

 

 

Une vie quotidienne misérable 

 

La faim sera finalement notre plus grand ennemi ; elle vous dévore de l’intérieur et finit par vous déshumaniser en réveillant les vils instincts de conservation. Ceux qui, finalement, surent garder providentiellement une étincelle de survie, une once de survie, mettaient tout leur courage à espérer dans la patience. Au plus fort de l’hiver et alors que le froid (une moyenne comprise entre moins 20 et moins 40) congelait les baraques comme tout isba, les prisonniers cherchaient leur salut en collant l’un à l’autre, s’emboîtant littéralement, l’un contre l’autre, pour se réchauffer mutuellement. Fallût-il croire, en ce temps, à l’espoir qui ferait vivre ? Malheur à celui qui devait courir vers une latrine, forcément à l’extérieur de la baraque, à son retour, grand mal avait-il à retrouver sa place dans cet amas humain. Et puis, presque cocasse, tout changement de position nécessitait une manœuvre simultanée de tous les allongés. Parlons des latrines, simples fosses rectangulaires pourvues, chacune, d’un tronc d’arbre fixé à mi-hauteur sur le bord. Installés donc à l’extérieur, chaque prisonnier se dévêtait en plein air pour déféquer et, pour les plus épuisés, tout simplement dans la neige, n’ayant plus la force de parvenir jusqu’au tronc. Le dénuement complet. 

 

Le prisonnier était muni d’une boîte de conserve vide, la boîte de survie estampillée « made in USA », la boîte de corned beef  Oscar MAYER de Chicago. Une conserve d’une couleur rouge carmin, rempli de trois livres environ d’un coulis de viande de bœuf, dont pouvaient se régaler simple soldat et gradé. Etonnant que de savoir  l’Armée Rouge  bénéficiaire de rations complètes de l’allié capitaliste d’alors, un timbre indélébile sur une boîte vide, devenue, pour le détenu moyen, celle de la survie avec une cuillère en bois, le tout attaché par un bout de ficelle à quelque endroit de son froc militaire par crainte de se les faire voler et d’être privé d’une maigre pitance. Une valeur toute symbolique, alors qu’il avait été pratiquement dépouillé de tous objets personnels lors des fouilles successives. Si sa fonction première fut bien de recevoir le brouet ou une eau de vaisselle baptisée soupe, deux fois par jour, la boîte devenait oreiller la nuit, voire de dernier recours en cas de diarrhée soudaine, jour et nuit, l’empêchant de courir vers la latrine. Elle permettait aussi d’étancher une soif en y faisant fondre de la neige, de faire un trou, de recueillir l’eau de pluie, de laver un chiffon en guise de mouchoir, en fait un morceau de doublure d’une veste mal déchirée, d’y bricoler une espèce de bouillon à partir de feuilles ou d’orties cueillies à la sauvette. En somme, un objet multifonctionnel, devenu un viatique, l’objet-culte du prisonnier, dont on n’a jamais pu goûter le contenu initial. Combien de gars n’avaient pas ramassé lors des comptages, avec leurs mains décharnées, cette gamelle de survie ? Combien s’en retournèrent, après la distribution de rations, avec leur gamelle désespérément vide, pour n’avoir pas été suffisamment rapide ? Dans un article paru dans le courrier des lecteurs du journal L’Alsace du 11 décembre 1992, un camarade d’Illzach narrait aussi, comme manœuvre forcée prisonnier près de Tchéliabinsk, le périple de la petite boîte « miracle », réceptionnée à Mourmansk notamment, dont le port est hors gel en hiver.

 

Que de fois n’avions entendu les vociférations d’ANTONOV, le roumain : « Vous n’avez qu’à crever tous ! ». Il triait, la rage au cœur, les prisonniers afin de former des sections de corvées ou de commandos de travail, à n’importe quelle heure de la journée.

 

Camp de rassemblement dans l’attente d’un rapatriement ? Plutôt d’extermination quand on sait le nombre de décès. L’interrogation rituelle « Stolko kaputt ?» (nombre de crevés ?) du garde ou du Nadaljik (chef), lors de la proverka (comptage), matin et soir, nous plaçait d’emblée dans l’antichambre de la mort. N’ayant plus de montre, l’heure et le jour devenaient choses rares. Le prisonnier perdait la notion du temps. Le temps qui s’écoule, juste interrompu par la distribution du pain journalier, moment attendu et redouté. Ce pain arrivait avec le Nadaljik et ses fidèles porteurs. Distribué aux chefs de baraques après comptage et tant de recomptages pour répartir des miches en nombre et quantités égales aux différents responsables de groupes, voire aux « sous-responsables ». C’est à ces derniers que revenait alors la pénible tâche de distribuer des tranches aux prisonniers. Etalée sur un manteau, la bûche de pain, lourde et souvent indigeste, malgré un aspect a priori appétissant, était le point de mire des yeux d’affamés et les rations étaient bien loin de suffire pour survivre. Avec deux bouts de bois et de la ficelle, on improvisait une balance pour procéder à une distribution si possible équitable. Scènes pitoyables, ambiance passionnée, avec d’incessantes récriminations pour de chiches portions alors que les miettes résiduelles faisaient se précipiter au sol de misérables quadrupèdes. 

 

Qui ne se souvient pas de ces processions ininterrompues de fantômes torturés par des diarrhées, courant vers les latrines jour et nuit. D’autres s’y traînaient tout simplement, épuisés. D’autres encore y succombèrent à force, et même s’y noyèrent… . Tous ces prisonniers, parmi lesquels l’idée même de nationalités avait depuis longtemps disparu, souffraient de la présence de vermines, de puces et de poux pernicieux. Proies sans défense.

Et puis cette autre corvée tant redoutée : le sauna. Je me souviens d’une baraque construite en élévation équipée de rayonnages et de caillebotis pourvus de baquets en bois contenant une louche d’eau, la plupart du temps froide (l’eau était alors une denrée rare à Tambov), pour une ablution rapide. Entièrement nus, les gars y pénétraient, figés par le froid, attendant, à l’issue de cette pseudo toilette, que leurs vêtements, leurs haillons, leurs soient rendus après passage dans une étuve chauffante. Le plus rebutant consistait à retrouver ses propres effets, jetés en vrac à l’entrée du sauna, parmi ceux des camarades, le tout dans une fébrilité que l’on imagine aisément.

 

Qui ne pourrait décrire la corvée emblématique de la vidange des fosses d’aisance, cette « corvée de chiottes » éparpillés dans le camp ? Cette besogne, certes incontournable pour une hygiène générale, était cependant réservée aux Malgré-Nous, alors que nous cohabitions avec d’autres nationalités. Un baquet en bois suspendu à un manche, d’une contenance de 50 à 100 litres, porté sur les épaules de deux corvéables et « dawai » (« en avant, marche »), au pas vers le lieu de vidange à la lisière de la forêt, c'est-à-dire  bien hors du camp, à plusieurs centaines de mètres, un garde armé à nos trousses, s’il nous venait l’idée de quitter les lieux en catimini avec notre baquet ! Et au rythme de nos pas, son contenu mêlé de sang se répandait sur les préposés, épuisés, qui finissaient leur besogne salis et trempés du liquide fécale nauséabond. Une besogne très souvent la punition pour des motifs futiles. Durant l’hiver, les vêtements détrempés gelaient sur place; il était bien inutile d’espérer quelques habits de rechange.

 

Une curiosité dans cet univers soviétique, « la mère des Français », autoproclamée doctoresse ? Craints par les prisonniers, la dame avait l’oreille du commandement. Son physique enveloppé tranchait avec celui de ses patients. Sa mission consistait à tâter mollets et autres muscles des appelés-préposés aux divers commandos de travail. Au cours de ce marché aux esclaves, elle octroyait ainsi son « da » (oui) avant l’enrôlement forcé. Il est vrai que la seule femme de ce camp n’avait rien de médical à suggérer. Néanmoins, une approche plus humaine des prisonniers aurait alors pu avoir un effet bénéfique. Elle sera cependant à l’origine de nombre d’avanies, lorsqu’elle faisait comprendre aux autorités que d’aucuns lui manquaient de respect. Chose étonnante, au courant du printemps 1945, une séance de piqûres à la chaîne à l’instigatrice de notre doctoresse. Un vrai cauchemar que d’entrevoir une aiguille, toujours la même pour plusieurs hommes, s’enfoncer dans la chair flasque du dos d’un maigrelet et pour l’immuniser contre quoi ? Nous ne le sûmes jamais. Mais fallait-il encore se poser des questions dans ce camp ? Savions-nous encore en poser ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La gestion française 

 

Que n’a-t-on disserté sur cette qualification, les chefs, sur le « club », les planqués zélotes et autres chanceux ?

 

Il faut bien admettre que dans cet univers concentrationnaire où la famine et la maladie faisaient si bon ménage, une organisation rationnelle était fort problématique. Chaque prisonnier y perdait, au fil des jours, son identité.

 

Le handicap des Français, face aux Russes soucieux et respectueux de la hiérarchie, était d’être démuni de gradés d’âge que je qualifierai de charismatique, et ce, contrairement aux Allemands. Eux n’étaient d’ailleurs pas perdus devant un principe d’autorité qui s’imposait naturellement, mais aussi devant des idiomes de la langue russe. Il incombait malgré tout aux nôtres de construire une organisation à peu près cohérente, une forme de discipline, mal perçue, souvent, puisque liée aux sévices. Une novation qui impliquait une ambiguïté : la fidélité à la République française et l’allégeance au système totalitaire soviétique. La rage de survivre des  plus valides, parfaitement fluctuante selon l’état de santé, restait viscérale. Torturés par la faim et le dénuement voulus par les autorités russes, beaucoup ressentaient l’instinct primaire de survie. Prêt à tout pour ne pas mourir. Comment subsister ? Telle était la question qui occupait nos esprits déliquescents. Ce fut notre défi et notre faiblesse.

 

Dans ce contexte, chaque matin le comptage des vivants et des morts avec un boulier, sous le blizzard ; ce laborieux « prowerka », devant les baraques, accentuait encore cette impression de vide, pour nous Français. 

 

« On ne peut parler de Dieu à quelqu’un qui a les pieds gelés », un proverbe russe qui résume bien la perte du sens communautaire, celle d’entraide ou de fraternité. Il fallait en faire notre deuil. Le froid et les pieds réellement perdus au travers de chaussures béantes achevèrent tous réflexes humains.

 

Sous la houlette russe, une certaine autarcie s’est développée au courant de ces mois de détention, avec la mise en place d’une hiérarchie structurée, un brin fantoche avec ses abus, ses servitudes et son lot de concupiscence. Combien de petits chefs qui se firent tailler des uniformes kakis en puisant dans les effets militaires des malheureux prisonniers français dits libérés en 1940 par les troupes soviétiques dans l’Est de l’Allemagne. Ces derniers ne parvinrent pas plus à survivre dans ce monde carcéral.

 

Le premier chef français sera Pierre EGLER, jeune aspirant mobilisé en 1939, incarcéré, par la suite, au camp du STRUTHOF, près de Schirmeck avant l’incorporation forcée et parti avec le contingent des 1500 en 1944. Son successeur, Joseph FORTMANN, autre aspirant dans l’armée française, sera rapatrié avec l’avant dernier convoi de libération en septembre 1945. Ce furent les deux Haut-Rhinois désignés avec l’aval russe.

 

L’organigramme devait s’étoffer, sans vouloir pour autant être exhaustif : un chef militaire, un chef de police, un autre pour le travail forcé, un chef politique fort en gueule, des chefs de bataillon. Tout ce beau monde savait s’entourer d’adjoints, sous-fifres, courtisans qui tentaient de justifier leur fonction avec un appoint alimentaire en rétribution, voire une dispense de travail. En 1945, l’Alsacien, Désiré EILER, originaire du Bas-Rhin, remplaça ANTONOV. Une nomination significative que certains voyaient de circonstances pour s’attirer quelque bonne grâce, le rapatriement approchant.

 

Deux responsables de cette mouvance française émergent toutefois : Louis STARCK et son adjoint WOLLENWEBER, pour le service d’ordre, qui eurent à répondre devant la Justice française à Mulhouse, après retour. Ils seront acquittés le 4 février 1944. On leur reprochait en particulier, ainsi d’ailleurs qu’à leurs kapos, d’avoir abusé de leurs pouvoirs par le truchement des corvées infligées arbitrairement. Les gardes chiourmes français, ainsi désignés par la vox populi du camp, avaient fait ce qu’il fallait pour ne pas perdre leur prébende.

 

Nous ne pouvons non plus passer sous silence les responsables du cercle des intellectuels, en particulier Fernand WAGNER épaulé par Tony KOCH, toujours sur les traces du Politruck.

On peut dire qu’ils s’écrasaient par allégeance au discours marxiste. Affligeante flagornerie tant pour les Russes, que pour la piétaille du camp. Joseph FORTMANN occupait une fonction décriée, celle de chef des Français. Sous-officier d’active avant la mobilisation de 1939, il fut incorporé de force dans la Wehrmacht. Il devait assumer cette fonction ingrate en louvoyant avec les Soviétiques durant l’hiver 1944-45. Malgré certaines dénégations, il fit montre de courage et de responsabilité dans ces rapports. Un de ceux-ci ramené de Tambov en 1996 illustre bien son attitude de responsable avec le souci de respecter les limites de ses prérogatives. Nous lisons ainsi qu’il écrit au chef de camp russe qu’un certain 11 janvier 1945 un groupe de 29 hommes désigné pour une corvée sera maltraité, certains prisonniers frappés à coups de bâton par un garde russe quand ce dernier apprit avoir affaire à des Français. Ce sera aussi le cas, écrivait-il, d’une brigade de 35 hommes malmenés en forêt sans raison, un 14 janvier, deux d’entre eux recevant des coups sur la tête alors « qu’ils ne se sont jamais fait remarquer par leur mauvaise conduite ». Un autre gars, ajoutait-il, fut battu par le poste de garde, le lendemain, de douze coups de bâton, pour le motif qu’il ramassait un morceau de bois qu’une corvée précédente avait laissé tomber. On lit aussi que deux prisonniers de la baraque 26 ont été frappés, l’un pour être resté en queue de colonne et l’autre parce qu’un garde eut la malencontreuse idée de trébucher contre le bois qu’il traînait. Ce rapport mentionne les noms de personnes mises en cause. Quand on sait le contexte particulier de cet univers carcéral et la susceptibilité russe d’alors, on devine les termes précautionneux dont il usa pour ce faire et dénoncer l’innommable. Ce rapport porte le tampon du camp et la signature de  l’enregistrement. Il est vrai que le bien ne fait nul bruit.

 

Heurts et malheurs dans ce camp, alors que la France, qui entamait sa libération, semblait se désintéresser de notre sort, peut-être pour des raisons diplomatiques. Etait-ce lié au traité du 10 décembre 1944 scellant les relations entre la France Libre et Moscou ? Eugène RIEDWEG a évoqué cette problématique et la susceptibilité stalinienne à ce sujet.

 

« Vous avez tenu bon, à la bonne heure. J’aime avoir affaire à quelqu’un qui sache ce qu’il veut, même s’il n’entre pas dans mes vues. … Si vous, la France, avez besoin de nous, nous partagerons avec vous jusqu’à notre dernière soupe », dira STALINE au général DE GAULLE lors de l’entrevue moscovite du 10 décembre, propos sans équivoque sur le cynisme du personnage .

 

Pourtant notre vie carcérale, plombée par l’idéologie stalino-communiste, permit aussi de vivre une foule de petits gestes fraternels, de solidarité, voire de dévouement frôlant le sacerdoce. Une amitié non feinte qui réchauffe les cœurs et apaise les souffrances de chaque instant. En ces lieux, on priait beaucoup, en silence, sans ostentation et la famille si loin de nous demeurait le repère. Le village, la ville, notre province, un ultime recours.

C’est ainsi que le cercle amical au hasard des rencontres ou des regroupements restait affectueux, même jusqu’à la mort. Certains camarades devenaient inconsolables à la disparition de copains, frères d’infortune. D’autres s’adonnaient à la cuisine régionale, histoire de tuer le temps, une imagination faite d’excellence pour le rêve des papilles que le rappel à la réalité détruisait à l’instant. 

 

Et pendant ce temps, le rendement nous rattrapait, qui dans un kolkhoze, qui en forêt ou en usine, ou dans les endroits honnis, la tourbe du marais ou l’écluse d’un affluent de la Volga à Zinstoï. La tragédie nourrie du travail forcé.

 

 

 

 

 

 

 

Des endroits de mort

 

Je ne puis omettre une réflexion particulière sur les morgues, les baraques 22 et 112, ainsi que sur l’infirmerie ou lazaret qui n’avait d’infirmerie que son nom.

 

Les morts furent finalement nos martyrs. Une fois dévêtus, leurs frocs récupérés, les corps squelettiques marqués au crayon à encre (souci d’inventaire ?) et enroulés dans une couverture, étaient transportés par l’équipe de corvée vers l’une des baraques de stockage, la 22, ou à défaut la 112. Là, entassés telles des bûches de bois ou jetés à même le sol en vrac (on dénombra jusqu’à 60 à 80 morts par jour), ces malheureux corps attendaient pendant des semaines en hiver leur transport par les militaires, aidés de prisonniers, vers les fosses communes proches. Personne n’a jamais fermé les yeux du compatriote restés béants dans son faciès décharné et aux dents proéminents. Voir cet amoncellement de cadavres qui dépassait fréquemment la porte d’entrée de la baraque reste encore une vision hallucinante du peu de respect que l’autorité pénitentiaire avait pu témoigner à la personne, devenue une chose inutile à mettre dans un trou dès que le dégel le permettra. On cohabitait avec la mort et sa servante, l’épouvante. 

 

En hiver, les fosses recevaient la visite de loups affamés, réfugiés dans l’immense forêt de Rada, visite laissant des squelettes sur nos chemins de corvées de bois. En été, dans ces baraques-morgues, rats et mulots succédaient aux loups. L’évacuation des cadavres se faisait alors nuitamment et était plus fréquente après les mois d’hiver. Tantôt, dans la fébrilité de ces transports nocturnes, un cadavre échouait sur le bas-côté du chemin.

 

Et puis ces infirmeries et lazarets, ou quelque chose qui se voulait au service des « mal portants », ne seront qu’une dénomination bien théorique pour une pharmacie et un équipement médical  étrangement défaillants. Baraques enfoncées dans le sol, aux murs de rondins disjoints et aux toits rudimentaires également constitués de rondins, des baraques qui laissaient passer les intempéries, chichement chauffées. Un endroit supposé sanitaire sans isolation qui recueillait temporairement des malades. On l’était tous d’une manière ou d’une autre. Les camarades y séjournaient en de brefs passages, presque grabataires du fait de la sous-nutrition. Plongées dans une forme de léthargie, ils restaient alors passifs aux injonctions de l’entourage, puis s’éteignaient en silence, souvent dans l’indifférence. Ils entraient dans le décompte quotidien des défunts. Quant à une réelle organisation sanitaire, on en cherchera vainement.

 

Curieusement, ces pauvres hères, qui souffraient d’inappétence, recevaient deux tranches de pain supplémentaires par jour, y manifestant que peu d’intérêt du fait de leur mortelle faiblesse. Ce pain déposé sur ce qu’il faut appeler une couverture restait intouché. Il est vrai, que ces malades en limite de vie avaient droit à une couverture ; c’était bien le seul traitement humain. Pour ce qui était en revanche du quotidien d’une telle baraque : visite nocturne de rats en quête d’aliments, absence d’électricité, manège interrompu de punaises. Toute activité macabre observée notamment au lazaret numéro deux où j’ai laissé deux fidèles compatriotes. Quant aux  nous ne les vîmes pas toujours, mais nous percevions leur incessante présence, dénichant la maigre pitance de pain pour les emmener dans leurs trous à défaut de tout dévorer sur place. Au petit jour, les plus valides d’entre nous s’en allaient à la recherche des morceaux de pain que nos impromptus compagnons abandonnaient, car trop gros pour entrer dans leurs antres. Ils revenaient ainsi, tenant ce qu’ils avaient retrouvé comme de précieuses pépites, mais passablement entamés. Les autres habitants du lieu, les punaises, devinrent notre plaie quotidienne. Sortant de tous les interstices du plafond, elles se laissaient choir des poutrelles, élisant domicile sur ceux qui étaient à l’article de la mort.

 

 

 

 

 

 

 

Ceux des commandos 

 

Les camps soviétiques avaient ce trait commun, prôné par Moscou, celui de faire du prisonnier, une bête de somme pour tous travaux. Toujours sous la férule d’un chef, le « Starchy », contraint à respecter lui-même des normes, le pauvre bougre était menacé de tous les maux en cas de défaillance, y compris la menace du cachot avec cette devise : « Niet raboti, niet coucha » (« celui qui ne travaille pas, ne mangera pas »). Savions-nous alors ce que manger voulait encore dire ? Tous ces travaux de bagnard s’effectuaient, on peut s’en douter, dans des conditions d’hygiène affreuses où l’apport alimentaire, déjà très chiche, disparaît en sous mains au profit de quelque civil, autre tâcheron mal loti. Pour nous, le marché noir, érigé en système chez les Russes, était un vécu quotidien. J’ai assisté, au sein du garage-commando de Tambov, au prélèvement d’office de la part réservée aux travailleurs civils qui s’attribuaient une partie du ravitaillement qui nous était destinée, alors que notre horaire quotidien de travail oscillait entre 10 et 12 heures. 

 

On ne fera jamais le réel inventaire de ces camps où les gars trimaient tels des esclaves jusqu’à épuisement. Je songe à ceux des écluses, les hommes - fallait-il encore les nommer ainsi - œuvraient avec des outils d’un autre temps au risque permanent de se noyer. D’autres bossaient dans la moiteur et la puanteur des tourbières, attrapaient dans ce cloaque des grenouilles pour leurs dévorer, toutes crues, les cuisses. Il y avait ceux qui traînaient, à queue leu-leu, des troncs d’arbres en grume, après abattage, remplaçant des tracteurs vers un embarcadère, par tous les temps en cette forêt.

 

Des travaux inhumains, soumis au rendement qui rendait les gardes armés, toujours taciturnes, violents et inflexibles. Ce furent ces camps qui décimèrent le plus de prisonniers, toutes nationalités confondues. On ne saura jamais le véritable décompte des morts. Lucien ZENTNER, natif de Flaxlanden, a raconté avec force détails, dans un article édité par l’Almanach du Combattant de 1993, ces moments cruels vécus, parfois au titre d’une sanction disciplinaire, dans une baraque enfoncée dans une tourbière, située à une cinquantaine de kilomètres de Tambov. Un travail assuré sous sévices, en haillons, à porter des ballots de bois, des hommes harcelés par des mouches (les mosquitos, ainsi dénommées), avec pour seule vaisselle, histoire de survivre, la fameuse boîte (vide) Oscar MAYER ; la tourbière-commando, tant redoutée.

 

Je ne pourrais oublier mon passage, durant mon incarcération au camp 188, au garage commando. Plusieurs groupes de prisonniers travaillent donc dans divers commandos situés à Tambov et sa région. L’un d’eux le plus connu, le « Garage commando de Tambov ». Sa notoriété et la considération que lui vouait le camp étaient liées à la nature plutôt technique du travail requis et du fait que les prisonniers y rattachés furent triés préalablement d’une manière plus précise. Ce commando avait aussi la réputation de mieux nourrir son homme. Mais ce que le plus grand nombre ignore, c’est la manière avec laquelle ces hommes se faisaient leur tambouille. Moi-même, j’étais le plus ignare des détenus en postulant pour un emploi. Je voulais travailler pour sortir le plus souvent possible du camp et j’attendais la moindre occasion. Je venais de quitter le lazaret 2 en avril 1945, après avoir y été admis pour une dysenterie pernicieuse. En guise de lazaret, c’était en fait une baraque que j’ai déjà eu l’occasion de décrire avec sa toiture en rondins, à moitié enterrée. J’y suis resté en compagnie des punaises et d’un pseudo infirmier, prisonnier lituanien, ancien étudiant en médecine. Le seul avantage retiré : un peu plus de chaleur qu’ailleurs, grâce à un chauffage plus efficace, une couverture, quelques rares cuillerées de kacha ou de maïs et de flotte translucide dite soupe. Le mouroir, bien que nombre de prisonniers succombaient sans forcément transités par l’ « hôpital ». Je me sentais alors esseulé, flageolant. Mes compagnons historiques étaient dispersés dans d’autres baraques ou parmi les commandos. Cependant le bruit courut que l’on cherchait des mécaniciens pour un atelier ou un garage. Selon cette rumeur, une commission procédait à une sélection dans un bâtiment abritant l’intendance. Je m’y présentais, après avoir décliné mon identité et mon âge. « Malinko » indiqua un membre de ce comité de sélection, me jugeant trop faible, trop chétif,  voire malade. Quelqu’un me signifia de sortir, réclamant le suivant des candidats. Ils eurent des difficultés à recruter leur spécialiste en mécanique, écartant à la fin nombre de postulants, par défaut de qualification. Je revins à la charge, me composant un air volontariste. Obscurément, je trouvais là ma planche de salut : pouvoir travailler avec des civils et échapper au cercle infernal des baraques, puis quitter, fût-ce provisoirement, cet univers de mort, de déchéance. On me trouva fort jeune, on me jugea sans grande expérience. Quel métier ? Je m’appliquais à expliquer avoir été étudiant en technologie ; je savais souder, tourner, fraiser, même dessiner. Avec le recul, je me rends compte du culot, me rendre suppliant en exhibant des qualifications, alors que la fameuse doctoresse avait déjà cerclé en rouge mon nom sur sa liste. Ainsi je fis partie d’un groupe de 25 prisonniers sélectionnés qui grimpa dans le camion le lendemain matin ; destination Tambov. Nous découvrîmes, non sans une certaine déception, un atelier vétuste. Empestant le cambouis, avec une humidité que je qualifierais de séculaire, tout cet environnement sentait le vieux, pourtant on l’appela le « Garage-commando ».

 

Chacun devait s’orienter vers sa machine ou le poste de travail lui convenant. Il y avait là deux tours à métaux, un ancien, de conception primitive, un second d’une génération plus récente. Je me dirigeais vers celui-ci. Je me retrouvais avec un Allemand d’une trentaine d’années, un professionnel, lui, qui me montra le maniement de l’engin, me familiarisant avec l’outillage, très modeste au demeurant. Le responsable russe, se disant ingénieur, désigna mon concurrent, plus âgé que moi, mais aussi plus robuste, pour un essai : usiner un rond de fer. Je m’aperçus de suite qu’il s’y prenait fort mal. Je l’aidais un peu, pendant que l’Allemand continuait à m’expliquer la vie dans ce garage et le travail quotidien. « Il faudra s’ingénier à faire des miracles…tous les jours », se plaisait-il à dire. Le chef passa, un maigrelet, la cinquantaine à l’air enrhumé, il écarta du revers de la main mon compagnon désemparé, moite de sueur. A mon tour de faire ma démonstration. Je demandais au Russe de me préciser, un morceau de craie à la main, ce que je devais faire. A-t-il compris ? Je dessinais en deux traits un boulon. Ah oui ! Il acquiesça : « Karacho dawaï ». Je plaçai l’outil de coupe, orientai le lubrifiant. Lancement du moteur et réglage de la bonne vitesse. Les copeaux commencèrent à s’enrouler quand il m’arrêta : Karacho tovarichtich ».

 

Le soir, les camarades non retenus montèrent avec l’équipe allemande dans le camion du matin pour s’en retourner au camp ; certains amèrement déçus.

 

Mon lieu d’affectation se situait au fond d’une cour entourée d’habitations et d’un mur de ceinture. Situé au centre de Tambov, dans une impasse perpendiculaire à une artère principale, bordée de grands candélabres, l’atelier me permit d’assister au défilé d’armistice organisé par les autorités, tous ces défilés si courus des autorités pour exalter le patriotisme. Je me doutais qu’il s’agissait du lieu de démonstrations patriotiques. Je me rappelle du défilé de l’armistice ouvert par un général très médaillé, tenant par le bras sa vieille mère, toute noire vêtue et à la démarche hésitante, courbée sous le poids des ans. Mais il y avait bien longtemps que nous avions perdu la notion du temps. Ce séjour devait se situer entre avril/mai  et fin septembre 1945, ou début octobre.  Nous devions constituer une équipe de seize à l’entente parfaite avec le « stargi », un Luxembourgeois qui parlait convenablement le russe, ce qui semblait suspect à certains. Le groupe se composait d’Alsaciens-Mosellans et de prisonniers français dits de l’intérieur:

- Auguste BUNNER de Houssen près de Colmar, boucher-charcutier, s’est fait passer pour mécanicien,

- Ernest HERRMANN de Lingolsheim, banlieue de Strasbourg, mécanicien,

- Alphonse HUEBER de Wettolsheim près de Colmar, technicien,

- François KOELLER de Strasbourg, mécanicien et ferblantier,

- Lucien KRAFFT de Mulhouse, soudeur et ferblantier,

- Maurice LECLERC, un L.V.F. de Grenoble, ingénieur en électricité,

- Jean MACARIO, un ancien L.V.F. à Cagnes sur Mer, garagiste,

- Gustave MARTINI, un ancien L.V.F. qui avait une adresse à Marseille et à Fontaine (Isère), mécanicien,

- Charles KLEIN de Basse-Yutz (Moselle), mécanicien-ajusteur,

- Robert PIERSON de Reichtett, près de Strasbourg, boulanger,

- Fernand RODEREZ l’interprète d’Esch-sur-Alzette au Luxembourg,

- Marcel SINDT de Contz-les-Bains (Moselle), ajusteur-mécanicien,

- Georges SONNTAG de Hayange,

- Emile SCHURGER de Villeurbanne,

- Ernest WALZER de Sarrebourg, ajusteur-mécanicien,

- Marcel WEIL de Saint-Martin d’Hères (Isère).

Je n’ai pu noter leur âge, mais je me souviens qu’Auguste BUNNER était né le 2 avril 1914 et est décédé le 17 mars 2012.

 

Notre travail consistait en la réparation d’engins motorisés, notamment des tracteurs, des camions des kolkozes. Notre atelier n’avait qu’une lointaine parenté avec un garage classique. Les mécaniciens démontaient un moteur, nettoyaient, rodaient les soupapes, remplaçaient des pièces, pour remonter le tout. Mais les pièces dites de rechange étaient peu nombreuses.

 

Marcel Weil et moi-même étions préposés à tourner les chemises, broches et goujons, des roues dentées. Nous devions fabriquer l’outil qui faisait trop souvent défaut. Les divers organes et pièces défectueuses étaient soudés par des lanières de tôle en guise d’électrodes, qui faisaient évidemment aussi défaut. En somme, une improvisation quotidienne : réparer, fabriquer avec de maigres moyens, inventer et savoir utiliser la moindre bricole, trouvée au milieu de rares carcasses rouillées. Et pourtant, ce fut un prétexte de faire travailler nos méninges, de croire à un rayon de liberté au milieu de cette Russie. L’équipement sommaire rendait la vie difficile, mais nous à révéler la capacité à surmonter les avatars de notre condition. Je me dis, avec le recul des ans, combien l’Homme, placé dans un cadre hostile, peut trouver d’inépuisables ressources pour s’adapter. Vouloir vivre et croire encore en l’avenir.

 

Avec nous oeuvrait une demi-douzaine d’ouvriers locaux, dont une femme de 25 ans environ et un responsable, dit ingénieur qui se révéla de piètre compétence. Une femme parmi des mecs qui savait se maquiller en certaines circonstances et qui portait bien… . Quant à ses propres qualités techniques ? Elle sera l’éminence grise du groupe (Russes et prisonniers confondus). Il est vrai qu’on la soupçonnait d’activisme politique, avec sa dialectique stéréotypée, celle que nous avions coutume d’entendre de la bouche des responsables du camp. Ainsi le fait de décrire certains aspects de la vie quotidienne française, nous attirait quelques tirades sur le capitalisme. Leur condition d’existence au quotidien ne pouvant supporter la moindre comparaison, cela les rendait plutôt hermétiques à toutes les interrogations, voire méfiants. Alors faute d’arguments, nous devenions parfois des fascistes.

 

Quelque part l’équipe adopta le chantage à la mode russe, la force de l’imitation en somme. Moyennant ainsi des produits, tels le colza, des pommes de terre ou de la farine, les mécaniciens promettaient de travailler la nuit pour achever telle réfection de moteur. Un procédé répandu dans l’univers soviétique. 

 

Quant aux repas, un prisonnier, ancien mitron, assisté de l’interprète préparait ce qu’il pouvait avec les moyens du bord et ne se débrouillait pas trop mal par rapport au vécu au camp 188. Un de nos gardiens, un moujik à l’âge indéterminé, mâchait à longueur de journée des grains de tournesol. Avec son vieux fusil il assurait une garde aussi inutile que discrète.

 

Les horaires de travail furent si l’on peut dire élastiques, toujours en fonction de l’importance des tâches à accomplir. L’élément déterminant restait la situation hiérarchique de l’intervenant ; nous nous rendions à l’atelier de 7 heures à midi, puis de 13 à 18 heures, voire 20 heures, en moyenne. Après l’horaire officiel, les ouvriers russes demeuraient sur place pour vaquer à des occupations strictement personnelles, avec notre aide bien sûr et qui leur paraissait précieuse. Ce faisant, ils nous laissaient plus ou moins libres afin de confectionner, à notre guise, divers articles que nous vendions aux civils, histoire d’améliorer notre ordinaire. Nos clients venaient au portail pour parlementer. Souvent, ils entraient dans l’atelier avec des objets à réparer sous l’œil complice du gardien. Impossible de marchander certes, nous étions cependant déjà heureux de disposer de ce qu’ils nous proposaient. La population locale était pauvre. Nous fabriquions ou réparions des batteurs de miel, des bassines ou cuvettes, des briquets, des couteaux, tous objets hétéroclites. Notre quincaillerie était devenue la clinique des ustensiles de cuisine les plus divers, avec en annexe le garage aux side-cars et motos et une armurerie : j’ai ainsi refait une partie du mécanisme d’un fusil de chasse. Qui tournait un piston comme Marcel WEIL, qui, comme moi, avec un petit tour, fabriquait goujons à double filtrage pour blocs-moteur, réajustant soupapes ou axes divers.

De par mes fonctions, je serai sollicité maintes fois, travaillant parfois du soir à 3 heures du matin, même jusqu’à l’aube pour satisfaire la demande collective. Question de survie alimentaire, de survie tout simplement. Pour pallier l’absence des Russes, nous pûmes nous procurer un jeu de clefs de l’atelier, histoire de travailler tranquillement, seuls et loin du camp 188.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une vie remplie d’anecdotes

 

J’avais une ampoule d’éclairage de 60W, dont le filament s’était cassé. L’ampoule étant logée  dans un étrier en fil de fer formant un berceau, il fallait la tourner pour que le fils tombe sur son pôle pour avoir de la lumière et, à la moindre secousse ou courant d’air, me voilà privé de lumière. Une ampoule, une denrée rare en ces temps-là. Comme les autres, je marchais pieds nus dans de vieux sabots ; ma peau devint si dure et passablement crasseuse, qu’elle était insensible aux copeaux métalliques qui giclaient de mes outils de coupe. J’avais un objet quasi sacré sur moi : un bout de craie. Il me permettait de communiquer, par de petits croquis, avec le « natschalnik » russe, qui ne comprenait guère. Comme le reste, papiers et crayons, voilà encore des articles introuvables. Quelques buissons d’orties entouraient le garage. Juste le temps de les effeuiller avec précaution pour un faire un plat d’épinards accompagné d’un peu de pissenlits. Encore la débrouille. Un copain boucher-charcutier de son état, celui qui s’était fait passer pour un mécanicien, Auguste BUNNER, se mit à la recherche d’un civet ; en réalité un malheureux chat qui se hasardait parfois dans l’atelier en quête de pitance, lui aussi. Il manqua d’appâts ; la barre de fer en main, il restait en vain aux aguets des jours durant.

 

Une vie d’anecdotes de survie, celle d’une santé à la dérive, avec le changement de nourritures. Je serai atteint de la gale aux bras et aux jambes. Les copains me soignèrent en cachette pour m’éviter un nouveau séjour au lazaret minable. J’eus de fortes suppurations au bras droit et toujours pour cacher mon état, ils durent me nouer, par une ficelle, la manche au poignet pour masquer toute fuite. Je portais alors une veste militaire russe taillée en chemise qui me descendait jusqu’aux mollets. Nos gardiens, éprouvant une hantise séculaire des épidémies, m’auraient expédié sans ménagement à Rada, et tant pis pour ma qualification. Quelle solidarité, celle que toute une vie ne peut faire oublier ! Je garde encore les traces de ces plaies purulentes. Durant mon séjour au garage-commando, je serais aussi atteint d’un éclat métallique à l’œil droit. La douleur qui s’en suivit me remplit d’inquiétude. Dans l’heure, je fus conduit chez un ophtalmologue de la ville, parlant un peu ma langue, qui m’enleva l’intrus ; j’en porte aussi encore la trace.  Il se montra prévenant. Dans la salle d’attente de son cabinet situé dans un immeuble type HLM, se croisaient une dizaine de personnes, curieuses de voir un individu gardé. Mon  gardien leur expliquait le genre de Français que je pouvais être et je vis des visages s’illuminer, des regards bienveillants. Retraversant la ville, seul avec mon vieux gardien, j’avoue ne pas en avoir mené large, craignant la vindicte dans mon accoutrement mi-russe, mi-allemand. Je passais au travers, tout en étant un objet de curiosité. Je crois avoir été un des rares prisonniers à avoir arpenté les rues de Tambov à cette époque.

 

Par rapport aux autres détenus travaillant en d’autres endroits, nous autres du garage-commando seront plutôt bien traités, y compris relativement aux relations avec la population locale, et surtout au plan de la nourriture, un peu plus consistante que celle du camp. Bien sûr, rien d’extraordinaire, mais un quelque chose qui nous faisait mieux supporter notre condition. Durant ce séjour, j’eus toujours la conviction que des Russes prélevaient sur notre compte leur part indue. L’ensemble du groupe était hébergé dans une petite salle à manger aménagée sommairement en dortoir, au-dessus du garage proprement dit. Toutes les couchettes jointives et deux tables et quatre bancs constituaient l’unique mobilier. Un local servant de cuisine limitrophe. Toutes les deux semaines, retour au camp en camion-plateau, histoire de passer au sauna. C’est là que, malgré les fouilles nombreuses, nous pouvions nous livrer au troc avec d’autres prisonniers, qui voyaient en nous des privilégiés. Tout y passait : savon, tabac, cigarettes, pain, petites babioles, ainsi des épingles, pipes, canifs, notre propre fabrication. Leur dénuement était tel, qu’ils ne pouvaient nous offrir que leur sourire et leur amitié. Nous savions combien notre éphémère présence pouvait leur être précieux.

 

Un dimanche après-midi d’août, on nous emmena à l’improviste, embarqués dans un vieux camion à la Zna pour nous y baigner. Rivière importante traversant la ville, elle baignait des prés hors de l’agglomération : c’est là que nous fûmes emmenés et nous voilà, à poil, parmi la population locale, toute aussi nue, en train de barboter. Un brin d’humanité dans ce monde de la guerre où la liberté ne voulait plus dire grand-chose.

 

Mon passage dans ce commando de travail perdura jusqu’à mon rapatriement, le 7 novembre 1945, les Russes tentant à nous garder le plus longtemps possible, comme une main d’œuvre bien corvéable. Un passage qui finit dans une sourde inquiétude. En effet, je ne pourrai oublier ce détail au moment du rapatriement. Rentré au camp, je n’existais plus, mon nom ne figura sur aucune liste. Mon nom s’était déjà retrouvé sur une liste de rapatriés. Mon patronyme envolé… . Ceux qui m’avaient connus étaient soit morts, soit déjà partis. Quelqu’un avait pu utiliser à l’impromptu mon nom lors de l’appel d’un précédent convoi, pendant que je me trouvais encore dans ce commando de travail. Que de jours pénibles remplis d’angoisse passés dans le camp. En usant de quelques idiomes russes, j’ai finalement réussi à expliciter ma situation, me référant notamment au passage dans ce garage de Tambov. Et puis, un dernier avatar, histoire de bien clôturer mon séjour. Mon identité chèrement « réacquise » sera mise en doute par un ancien L.V.F., préposé à l’appel en gare de Rada. Il jugea à l’impromptu mon accent, estimait que je fus plutôt un resquilleur étranger. Il fallut exhiber, et ce, pour la première fois, mon attestation d’évasion vers les lignes russes établie le 6 octobre 1944 en Lituanie. Ainsi, il était nécessaire de se justifier devant un propre compatriote, le L.V.F., que je considérais, pour ma part, comme un traître. Malheureusement, je baragouinais un mélange de français et d’alsacien, entremêlé d’allemand et de russe. Grandeur et servitude d’un jeune alsacien !

 

J’aurais nombre d’anecdotes encore à narrer, autant burlesques que dramatiques, liées à cette promiscuité de vie avec les soviétiques. Chacun trafiquait dans son coin, une manière de survivre. Au fossé culturel, s’ajoutait celui des mentalités, qui limitaient singulièrement les contacts et pourtant tous, nous essayions de l’entretenir. On vit même un rapprochement plus intime entre notre Luxembourgeois et la jeune femme, dont j’ai pu rappeler la présence politique dans notre camp. Ces deux s’éclipsèrent ainsi par deux fois, emportant la panique de notre garde que nous tentions de distraire, tout charitablement. Comme n’y comprenant rien, elle nous suivait en permanence, cette garde devint notre exutoire aux heures de déprime. Son occupation obsessionnelle : nous compter et recompter en mâchonnant des grains de tournesol, tel un automate, après avoir recraché les cosses et laissé s’écouler un liquide jaunâtre à travers une barbe repoussante. 

 

Rage de survivre à tous prix, même en subtilisant du matériel du magasin grâce à de fausses clefs et autres stratagèmes avant de les négocier pour quelques roubles en prévision de notre retour. Les méridionaux de l’équipe en connaissaient des tours… . Bien que non-fumeur, j’ai évité le troc sur ce plan ; trop de scènes pénibles m’en ont dissuadé. Je n’oublie cependant pas la commisération de certains Russes qui me donnèrent un concombre ou oignon que je dévorais comme une pomme. Je fus le plus éprouvé du groupe, le plus jeune avec mes 19 ans. Au dire de mes copains, je me suis bien débrouillé pour m’en sortir, animé par la volonté, comme bien d’autres, d’une foi de revenir de cet enfer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ceux de Krasnogorsk: entre détention et endoctrinement

 

Dans notre camp 188, animé par le Politruk et ses féodaux, on s’essaya à la conversion à l’idéologie dite prolétarienne. Nous inculquer la doctrine marxiste, demeurerait  l’espoir secret de nos gardiens et dont on ne parle guère. Echec sur toute la ligne et la hiérarchie ne mit à réfléchir à des voies nouvelles pour faire admettre l’ascendance de la vision soviétique sur le mode vie occidental et la vie républicaine à la française. A la différence du totalitarisme hitlérien, autre bête immonde dénoncée par le poète, une dictature fondée sur l’élimination de ceux qui ne sont pas « comme nous » les maîtres, celui mis en place par le « petit père des peuples » visait à transformer ceux qui ne connaissait pas le communisme en frères de pensée sur un modèle unique, l’ouvrier en lutte contre l’Occident, au besoin par la conquête. Ce désir de faire de nous, les Alsaciens, des marxistes a bel et bien existé, suivant une méthode rodée en Union Soviétique, par une formation accélérée. En catimini, les autorités du camp sélectionnèrent un petit contingent de prisonniers  pour leur faire connaître le séminaire de Krasnogorsk, près de Moscou. Des stagiaires, certes traités avec circonspection, dans la mesure où les intéressés se disaient embrigadés à leur insu, sans formalité, alors qu’ils ne bénéficiaient d’aucune instruction politique préalable. S’ils avaient connu leur destinée, nombre auraient certainement refusé l’opportunité. Il faut néanmoins rappeler, et en cela, cet endoctrinement se rapprochait un peu du cérémonial nazi, que les intéressés devaient prêter une forme de serment, plutôt dans une ambiance de secret, entouré d’un halo de suspicion où renseignement et propagande en étaient les maîtres-mots. La liste des participants nous est bien connue, une école antifasciste, dirigée par un colonel PAFFIOLOV selon Pierre RIGOULOT (« La tragédie des Malgré-Nous ») et les agents du Komintern dispensaient les cours. Ces derniers travaillaient sur des rapports dressés par le Comité Central dont les acteurs passaient pour les théoriciens du régime. Quelle surprise donc pour nos « recrues », au demeurant correctement logés et nourris, surtout si l’on songe au camp 188, de devoir accueillir, un beau jour, Maurice THOREZ, leader du parti communiste français, celui-là même qui avait quitté sa patrie lors de la débâcle de 1940 pour vivre à Moscou, et considéré alors comme déserteur. Entouré de fonctionnaires du N.K.V.D., sa harangue n’aura point laissé de souvenirs impérissables parmi les Malgré-Nous « recrutés ».

 

Ce transfert au camp de Krasnogorsk désigné 27/1 s’effectua le 14 décembre 1943, puis les pseudo-stagiaires se retrouvèrent au camp 27/2 le 29 décembre, devenu le véritable centre d’instruction. L’ensemble des gars devait rejoindre Tambov le 28 mai. Ce regroupement prêta flanc à nombre d’interprétations ou d’interrogations. Nous savons qu’ils furent réunis immédiatement dans le camp disciplinaire 58/4 près de Toula dès leur arrivée à Tambov. Des témoignages nous ont parvenu ; il semble que l’endoctrinement ne se révèlera point probante, mais les circonstances du retour à Rada divergent. On constate néanmoins que le groupe des 80 ou 81, ramené au camp 188 proprement dit le 18 juillet 1945, fera partie, pour une large proportion, du premier contingent renvoyé en France à compter du 2 août 1945. Un membre du groupe sera fusillé pour tentative de d’évasion du camp 58/4.

 

Gustave DEGEN aura parfaitement analysé cet aspect de la détention à Tambov où la bête immonde devait aussi sévir, l’homme devenant, comme ailleurs en Europe, un loup pour l’homme. L’ordre soviétique, tout aussi totalitaire dans les conséquences de son action liberticide que l’ordre nazi, tenta d’asservir l’homme, bafouant ainsi sa liberté de pensée, bénéficiant, telle une rançon, de la défaite de 1940 de la France républicaine. Perdus dans ces enjeux qui le dépassaient, le Mosellan et l’Alsacien, responsables en rien de se trouver au milieu de la Russie, ont subi, silencieux, espérant revoir leur Patrie, leur village ou ville, tentant de survivre, souvent par une débrouille de tous les instants.

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre quatrième :

Mon retour

 

« Mon âme tremble d’horreur à évoquer ces souvenirs »  .

 

Voilà deux semaines que j’étais revenu dans le camp, me traînant, désœuvré dans l’attente du dernier convoi que tout le monde disait alors en préparation. En effet, de retour du garage-commando, mes camarades survivants étaient déjà partis avec  les premiers convois. Et puis, j’avais aussi raté mon départ du fait que je ne figurais plus sur aucune liste, ainsi que j’ai pu déjà le narrer. Tous les jours, cependant, arrivèrent d’autres prisonniers, revenus de lointains commandos, épuisés, avachis. Ce sont les survivants. Nous étions en septembre ou octobre 1945 et l’automne s’annonçait, les bouleaux s’endeuillaient et un cortège de corbeaux se laissait emporter par le vent. Là, parmi les autres, j’errais et quelqu’un m’interpellera, Gérard GILG, comme moi, de Wettolsheim, copain des ateliers ALLIMAN de Turckheim et ancien du collège technique de Colmar.

 

Seul petit point d’espoir : la nourriture devint plus consistante et la faim me reprit avec sa contrepartie : renouer avec ce mal lancinant qui donne le vertige. J’angoissais.

 

Mais il y eut cependant ce dernier appel, un matin et cet ultime comptage. La dernière étape d’un périple qui, du R.A.D. au front russe, m’avait conduit dans ce camp où la survie devait être notre quotidien. La dernière étape sera celle qui m’apprit ce que pouvait être l’incompréhension, l’erreur historique et qui hante encore un Malgré-Nous. 

 

Je cheminais parmi d’autres à travers la forêt qui nous séparait de la gare de Rada. Aucune manifestation de la part des autorités du camp. Nous en avions tous marre ; une coupe pleine et le cœur trop amer pour se prêter à une quelconque mascarade. Une seul envie : fuir, fuir cet univers avec ses discours pompeux qui sonnaient faux au regard du quotidien. Et puis, ce train, encore un,… j’en aurai pris des trains depuis novembre 1943, ces trains qui conduisaient vers l’inconnu, mais je savais que celui-là me ramènerait d’une manière ou d’une autre vers mon village. Le voyage sera néanmoins pénible et long, dans ce wagon, sans paille ni couverture. Je couchais, comme d’autres, à même le sol, nos membres décharnés ne supportant plus rien. Au bout de quelques jours, les ecchymoses étaient là ; nous voilà ankylosés. Chaque passage d’aiguillage ou de jointure devint douleur pour nos corps. Un vrai calvaire, d’aucuns durent rester ainsi accroupis et devinrent irascibles. La joie de la libération en sera assombrie. Toutefois, le ravitaillement se révèlera moins chiche qu’au camp 188, tout en restant en dessous nos besoins. La distribution demeura à la discrétion des gardes, des gardes, l’humeur égale, toujours rompus au troc avec la population rencontrée, mais à notre détriment. Nous déplorions quelques morts que les gardes évacuèrent promptement lors des arrêts. Nos vieux effets militaires furent remplacés par des neufs de l’Armée Rouge. Je remarquais que les portes des wagons à bestiaux que nous empruntions n’étaient point verrouillées et les barbelés coutumiers avaient disparu des lucarnes et leur fermeture demeurait ainsi accessible.

 

C’est là que je retrouvais Emile HASSLER de Steinbrunn, passablement déprimé. Eczémateux, il avait été écarté des précédents convois. Lui comme les autres exprimaient son soulagement d’avoir enfin quitté le camp et les travaux forcés.

 

J’ai noté les conditions matérielles des divers rapatriements du camp 188 en 1944 et 1945 : 11 059 soldats furent concernés, dont 10 736 retrouveront le pays avant le 25 octobre 1945. 1500 transiteront par Alger en juillet 1944, via l’Iran et l’Egypte.

 

La faim nous accompagnait elle aussi. Au hasard des nombreux arrêts, nous musardions dans les champs environnants à la recherche d’un peu de quoi manger. Faire les poubelles en somme, mais là-bas, ce sera qui une pomme de terre, qui un choux ou des carottes que nous faisions cuire sur le remblai de la voie ferrée dans notre célèbre boîte « Oscar Meyer » que chacun gardait précieusement sur lui. On mangeait ainsi avec les doigts, les cuillères en bois demeuraient chose rare. J’en avais pris une dans le garage de Tambov. Pour faire du feu, quelques chiffons, trouvés par-ci par-là, imbibés d’huile des boîtiers des essieux. Un wagon avec des ridelles de bois. L’occasion de faire provision du précieux bois. Des civils russes, contraints aussi au travail forcé et rencontrés sur des chantiers, faisaient de même.

 

Nous avions, cependant, des difficultés pour nous orienter. Ce fut d’autant plus difficile que le train roulait des nuits entières, alors que de jour, il s’arrêtait longuement pour laisser la place aux convois militaires. De longs convois aussi chargés de machines, de meubles, d’un bric-à-brac invraisemblable, vraisemblablement récupérés d’Allemagne. Au cours de ce périple, je reconnus Smolensk, toujours en ruine. Des prisonniers allemands s’échinaient le long des voies, tristes et résignés en nous voyant passer. Quelques boutades fusèrent de notre convoi… . Avions-nous transité par Moscou ? Peu importe, pourvu que la route reste bien ouverte jusqu’en France. C’est en tous les cas lors du passage à Smolensk que je vécus un des épisodes les plus bouleversants de mon périple. Il me ramène en fait un an en arrière lorsque, prisonnier venant de Minsk, j’étais arrêté, avec mes compagnons en pleine campagne sous la neige. Il faisait alors si froid et nos gardes battaient la semelle pendant que nous nous agglutinions en quête de chaleur sur cette voie solitaire. Soudain, une vieille femme, rabougrie, de noire vêtue, se détacha de ce paysage blanc. Elle discuta quelques instants avec un garde mongol. Je la vis me faire signe, étant un peu à l’écart. Interloqué, je ne savais que faire. « Dawaï », finit par dire le poste, m’encourageant à m’approcher. Je devais la suivre. J’hésitais et, dès que je ralentissais, elle se retournait pour me dire de continuer derrière elle. Pressant le pas, nous arrivions, au bout d’un sentier mal dessiné bordé de congères et cerné d’une clôture défoncée, devant une bicoque faite de bois qui semblait crouler sous le poids de la neige. Elle fit sauter le loquet. Moi, j’étais comme cloué sur place. J’entrais dans ce lieu inconnu, un sourire discret sur un visage ridé me guidait, ce sourire qui apaise, mais laisse la question : pourquoi l’avoir suivie ? Au fond de la pièce plongée dans la pénombre, un homme avançait, prononçant quelques mots inintelligibles. Qui était-il ? Le fils de cette vieille femme ? Celle-ci devait alors saisir un oreiller du lit placé à la gauche de l’entrée. Une icône le surplombe, comme pour conjurer quelque mauvais sort. Il y avait là, sous cet oreiller, deux petites galettes sous forme de couronnes. Elle les ramassa et me les tendit, puis ferma ses mains sur les miennes. Que dire ? Je suis confus et des larmes me vinrent, mouillant des mains décharnées. Elle me murmura des mots que je ne pus comprendre, mais qui seront comme une consolation. Puis, elle me poussa vers la porte qui se referma sur elle. J’eus de la peine à réaliser, mais le train était encore là à quelques centaines de mètres. Le garde était là, constatant négligemment ma disparition bien temporaire, un miracle de quelques instants : une grand-mère russe prenant d’affection un adolescent bien fluet.

 

Minsk dans la nuit et toujours et encore des arrêts, ces ferraillages d’aiguillages. Tous ces bruits qui cassent le sommeil. L’intendance est ravitaillée ; de bon augure pour la suite du périple. Tant que nous nous trouvions sur le territoire russe, nul ne se risquait à trop s’éloigner de notre unique moyen de transport pour retrouver le pays. Mais aussi une peur indicible, celle de sauver sa peau. J’avais déjà passé  deux mois durant, venant de Kaunas, dans un camp en périphérie de Minsk. Nous logions alors dans des bâtiments en dur. Une vie pénible certes, mais sans l’esprit d’élimination qui prévalait à Tambov.

 

Bientôt Baranovitchi et alors adieu à l’univers stalinien. A Brest-Litoswsk, ville bien célèbre pour une drôle de paix, changement de train pour cause d’écartement des rails. Je flânais, enhardi de me trouver en Pologne, parmi des ouvriers réparant des voies ferrées et aiguillages. J’espérais surtout glaner du pain. Il y avait là  des tubes métalliques empilés. Que ne fut pas ma surprise d’y trouver deux baguettes de pain au maïs. Je devins voleur, courant vers mon train. Cette manne providentielle sera partagée, dévorée avec envie, trop vite au point d’en être malades. Nos organismes n’étaient plus habitués à manger trop et trop rapidement. Et chacun de privilégier l’orifice du plancher du wagon. 

 

Détour du convoi par Radom, pour éviter Varsovie, toujours pour des raisons de sécurité. A deux reprises, nous voilà stationnés parallèlement à un convoi de rapatriés russes, anciens prisonniers venant d’Allemagne. Wagons cadenassés et lucarnes grillagées avec du barbelé. Tous les rapatriés se ressemblent, surveillés en permanence, victimes impuissantes de la haine des nations entre elles, victimes des politiques de la folie. Ils faisaient pitié à voir et à leurs regards, on devinait leur état d’âme. Ils finiront en Sibérie, dans ces camps que nous venions de quitter. Ils n’avaient surtout pas le droit de nous adresser la parole.

 

Une gare parmi d’autres : nous partions vadrouiller alentour. Je voulus marchander mes derniers kopecks pour des œufs. Soudain, notre train s’ébranla au loin. Affolement et course vers la voie de la liberté. Pour peu, je me serai écrasé contre un poteau électrique, emporté dans mon élan. J’arrivai, in extremis, à me hisser dans le convoi, exténué, en même temps qu’un copain. Deux autres s’effondrent sur le ballast. Arriveront-ils à nous rejoindre ? Pas le temps de réfléchir, le train s’est déjà ébranlé. La Pologne fut traversée sans grande difficulté. Indifférence de la population à notre égard. Un pays martyr, épuisé. Le désarroi se lit sur ces visages. Tout est ruine. Je suis parti il y a un an pour faire une guerre, que  je ne voulais pas faire, mais qui, elle, m’avait désiré et me voilà sauf ! Et puis revoilà la disette, plus moyens de m’exercer au troc, j’ai laissé sur la route ce qui me restait de camelote. Si, il me restait encore un peu de savon et une brosse à dents, une récupération du temps de mon séjour dans ce garage-commando, une prémonition en somme. Mais pour quoi ? Il est vrai qu’à chaque halte - et elles furent nombreuses - des paysannes tentaient de vendre quelques denrées. L’échange de pièces sonnantes et trébuchantes leurs parut préférable. Une brosse à dents pour cinq œufs ? Cela le vaut bien… . Que nenni me fit comprendre une vieille maruschka polonaise, sous son châle rapiécé et elle me montra trois doigts. Mais des œufs malgré tout : un miracle à portée de doigts. Je refusai de la tête : cinq pour moi et mes copains. J’insistai. Lui inspirais-je de la pitié, vu mon état ? Peut-être. Elle chercha ses œufs, des œufs bruns, de même taille, les manipula avec précaution, denrée rare et mes les tendit l’un après l’autre, cinq en tout a-t-elle compté. Elle ajouta dans un allemand mêlé de slave : « Bon, ça va, prenez-les ». Précautionneusement en poche. Je la remercie en français. Pourvu, qu’elle ne se ravisa point. « Au revoir Mami ! » - « Hé, ma brosse » - « Ah oui, j’ai failli l’oublier, celle-là ». Le train reparti, je recomptai mes œufs : une demi-douzaine ! Le miracle. Et toujours ce vacarme de ferraille, d’aiguillage et de tamponnements. Et encore, les retardataires qui courent, toujours courir pour retrouver le convoi du retour. S’agripper et atterrir sur la plate-forme à plat ventre : le saut qui tient aussi du miracle, quand on sait notre état physique. Chacun cherchait alors son voisin, histoire de se tranquilliser quelque part. La locomotive prenait de la vitesse. Et ce fut au cours d’un de ces nouveaux départs, que je serai témoin de cette ambiance malsaine qui plombait encore et toujours ces groupes d’hommes. Quatre prisonniers allemands, venus de nulle part, se précipitaient au seuil de la porte du wagon grande ouverte ; ils s’y agrippaient et criaient « Heimat ». Ils voulurent monter dans le wagon avec les efforts de désespérés. « Kamarad, bitte, bitte, hilfe ! ». Des fuyards qui attendaient le départ du train. Tout le monde se précipita vers l’ouverture et j’entendis des hurlements, des cris injurieux. Les mains des malheureux seront écrasées avec rage. L’un après l’autre devait ainsi lâcher prise et le dernier entraîné et emporté le long de la voie par la vitesse. Son corps chuta sur le ballast pendant que le train ferraillait, couvrant son cri. Il résonne encore en moi. Dieu que la guerre est aussi source de toutes les haines, alors que la plupart des combattants subissent, obéissent et meurent, quel que soit leur camp ! Une telle scène ne sera pas unique. Mais il est aussi vrai que certains fugitifs furent bien accueillis, cachés jusqu’à la traversée de l’Allemagne où ils quittaient alors tel ou tel wagon. Notre wagon hébergea ainsi un agriculteur qui espérait être rentré chez lui pour les semailles d’hiver.

 

A présent l’Allemagne ; ce pays qui nous avait envahi et contraint à revêtir son uniforme. Tout semblait désertique, abandonné. Les ruines se succédaient. Horrible ! Nous nous acheminions vers Berlin. Pourtant la campagne, indifférente à la méchanceté humaine, se parait déjà des couleurs de l’automne. Nous étions fin octobre et le vent rabattait la fumée de la loco. Francfort-sur-Moder, une ville a priori épargnée. Un brin de soleil. Des malades seront alors déposés sur le quai, les morts aussi, parmi eux, celui qui aurait pu devenir mon beau-frère lors de mon mariage en 1954, Henri EICHHOLTZER, de la classe 1922, natif d’Eguisheim, décédé officiellement à Francfort-sur-Oder, certainement d’épuisement. L’Allemagne regardera ses ultimes victimes de la folie de ses dirigeants. La Russie soviétique n’aura pas à enterrer à la sauvette ses prisonniers qui avaient tant espérer un brin de compassion. Un gars squelettique mourra quasiment à mes côtés, dans un ultime spasme, vaincu par la fièvre. Des casernes encore, ces bâtiments sinistres de la Wehrmacht et de la Hitlerjugend Schule de couleur jaune kaki, nous serviront de piètres hôtels. Voilà que l’on nous offrit des effets russes pour remplacer ceux, déchirés, sales, victimes de deux semaines de transport. Nos gardes s’essaieront à nous requinquer avant la remise officielle aux Anglais, mais après une petite quarantaine, huit longs jours interminables. 

 

Et puis, ce passage au fameux sauna, le dernier peut-être. Un groupe qui nous précéda périt asphyxié après que les vêtements eurent pris feu dans l’étuve fermée à la clef (si, par hasard, ces prisonniers avaient été encore pris du goût de l’aventure…). Tous morts alors qu’ils étaient si proches de leur pays. Nous vîmes quelques bras et mains s’agiter à travers des soupiraux, en vain ; ce fut tout. L’image de la mort qui hante nos esprits. Les relations avec les soviétiques se dégradèrent un peu plus et la rancœur se fera jour parmi nous. C’était un début de novembre 1945 et le froid commençait à nous envelopper. Les gardes étrennaient leur manteau d’hiver. Et puis, un matin vers huit heures, branle-bas de combat, rassemblement sur la place centrale. Des officiers français en battle-dress sont là avec leurs homologues russes. Recensement.

 

Le plus long jour de ma jeunesse. Tout le monde est pressé de partir. Une noria de camions bâchés anglais verts olive déboucha sur cette place ainsi que des militaires de « Sa Gracieuse Majesté », l’air désinvolte, semblant apparemment connaître les lieux. Un rêve ? Nous avions peine à le croire. Des militaires anglais aidèrent certains à grimper dans ces camions, suivis de deux gardes armés qui montèrent à leur tour. Pour nous protéger… . Tant mieux et on se sentit bien plus tranquille. Un bonheur vécu dans le silence. Mais avant tout ne rien faire qui pourrait provoquer la susceptibilité soviétique, quelque peu à fleur de peau. Surtout aussi, ne rien perdre de ces évènements, ni des paysages traversés. Dans toutes ces campagnes, partout des uniformes russes. Notre camion double un groupe hilare qui apprend à rouler en vélo. Leurs manœuvres maladroites ont de quoi nous dérider. Et puis, il y eut ces instants cocasses. Comme ce gars qui portait trois montres à son poignet, nous demandant de les remonter. Tantôt, les scènes furent plus sinistres. 

 

La ligne de démarcation : Russes et Anglais se côtoyaient, chacun dans sa guérite avec une unique barrière de séparation. Dernier contrôle : un russe amplement médaillé, flanqué d’un Anglais flegmatique. Déjà jaillirent des sobriquets injurieux à l’encontre des gardes rouges. A court d’arguments, on tirait quelques langues ou on les défia le poing serré. Les postes, qui ont certainement vu d’autres, restèrent imperturbables. Mais le cauchemar est derrière nous. Les derniers Russes s’éloignent dans un tournant du chemin de la liberté. Mais que de morts, de blessés et de malades, le retour reste empreint de tristesse et de mélancolie. 

 

Arrêt dans une quelconque localité : une salle servant de mess pour officiers servira de cadre à une petite réception pilotée par une commission française assistée de quelques Anglais. Passent des paroles d’accueil; nous sommes encore loin de réaliser. Un repas et une boisson : le premier vrai repas en quatorze mois. Une douche rapide, mais bienfaisante. Nous étrennons ensuite des uniformes anglais neufs, avec le calot. Une bouffée d’insecticide - la purification- et un mouchoir en guise de gratification. Lentement, nous redevenons hommes. Les camions nous conduisirent à la gare toute proche. Des wagons de voyageurs nous attendent et certains seront vraiment désemparés à retrouver soudainement tant de libertés. Prendre le train, toujours ce train, mais qui conduit vers la liberté, notre chez-soi, nouvelle rupture, revivre, vivre tout simplement. Officiers et service sanitaire en prime pour nous accompagner. Il démarre. Il quitte ce monde où survivre était le seul souci. S’éveille un autre : comment va-t-on être accueilli ? Que vais-je retrouver en traversant les rues de mon village et, le jour après, les semaines suivantes, comment me réinsérer dans le monde du travail ? L’anxiété me gagne, comme elle gagna bien d’autres autour de moi.

 

Je restai cloué à ce proche passé : j’ai été obligé de revêtir un uniforme qui n’était pas celui de ma Patrie, je fus considéré comme prisonnier allemand, ou pire, pris comme un parmi les volontaires français, eux les traîtres. Je pris peur, cette peur de l’inconnu que j’avais déjà éprouvée sur ce quai de gare à Colmar, il y a près d’un an. Maudit train, ce convoi qui mène toujours vers un quelque chose que l’on ne peut nécessairement maîtriser. Silence songeur dans le wagon après les moments d’effusion, de joie et d’émotion. Chacun tentait d’ordonner ses pensées. Notre dignité est à reconquérir ; il nous faudra affronter les regards, les suspicions, de ceux qui ont, à divers titres, aussi souffert de l’invasion nazie. Et pendant ce temps, les paysages défilent, villes défigurées et campagnes mornes ou frissonnantes en cet automne finissant. Nous voilà en territoire ennemi nous glissa le chef de train, recommandations à l’appui. Et pourtant, il me paraît reconnaître certains des lieux traversés. Ces lieux, ces communes où s’accrochent un vécu d’adolescent pas encore adulte, une ombre d’un passé feldgrau, le regard de celui qui meurt dans un champ, d’une femme qui garde son maigre potager, une tranchée sous un bombardement, les cris de cet adjudant allemand, ou plutôt ses vociférations, j’oublie, je ne veux plus savoir. Il faut oublier pour mieux revivre, je voulais y croire. La frontière belge : un nouveau sentiment, celui de la sécurité retrouvée de mon pays, celui de se sentir membre d’une grande famille qui doit surmonter tous les obstacles de sa longue histoire. Arrêt en gare de Mons. Certains descendirent sur le quai, histoire de satisfaire quelque besoin naturel. C’est à peine que nous remarquions des civils déambulant sur le quai. Une voix féminine nous invitait à user des WC et autres commodités du train ou en bout de quai. Un monde semblait nous séparer du quotidien, alors que nous avions encore des habitudes de survie. Va falloir s’y remettre ! 

 

Enfin Scherbreck, avant Bruxelles, puis Valenciennes. Entre temps, les moins valides, malades et eczémateux, seront rapatriés sur Paris par avion, dont Gérard GILG de Wettolsheim, classe 24, que j’ai déjà cité dans mon récit. La France. Passage au crible pour détecter tout nazi qui s’essaierait à passer au travers les mailles du filet de la Justice, autre collaborateur et resquilleur. Je me retrouvai face un officier français, un enseignant colmarien. Nous étions complexés. Le contingent des L.V.F. sera discrètement mis de côté et orienté vers d’autres locaux. Il est exact que cette Légion dite des volontaires français contre le bolchévisme sera le plus mauvais exemple pour les Mosellans et Alsaciens du fait de l’assimilation systématique qu’en fera l’autorité soviétique avec la capture des Malgré-Nous, ou après leur évasion vers les lignes russes. 14 780 ne seront ainsi libérés qu’en automne 1946, rappelle Jacques GRANIER dans son article paru dans « Strasbourg Magazine »  . 

 

Très belle réception avec les prestations patriotiques usuelles, banderoles et hôtesses souriantes et prévenantes devant des tables bien garnies : la guerre est finie et le plaisir de la vie revient. Discours de bienvenue et ils parlent tous si bien… . Des larmes iront s’étendre sur ma première tranche de pain blanc. Des copains en prennent plusieurs dans leurs poches. Tout le monde mange, uni dans ce bonheur de la Libération. Nous étions voraces, mais dans un silence presque religieux. Reprendre à aimer vivre. Après quelques bouchées, me voilà rassasié. Je ressentis ce désir de retrouver ma maison et  cherchais dans ma mémoire des visages familiers. Tout paraissait reprendre vie et forme.

 

Nous reprenons le train, nos « luxueux wagons » de voyageurs. Nous serons dirigés vers Chalons sur Saône, centre de rapatriement que nous atteindrons le lendemain au matin. On roulait toute la nuit, avec de fréquents arrêts. Impossible alors de revoir les paysages de mon pays. Une certaine quiétude nous envahit et nous somnolerons au rythme du ferraillage. Gare de Chalons : huit heures. Une gare quasi intacte. Nous sommes alors le 7 novembre 1945. Passage au centre de rapatriement, le moment de retrouver une identité : nom et prénoms, empreintes digitales, signatures et maints tampons de divers bureaux traversés, déclarations de maladies, des sévices subis. Comment expliquer, quoi énumérer dans cette agitation générale ? A quoi ? Et qui voudra nous croire ? Quelqu’un : « C’est quoi ces séquelles au bras ? Faites voir ». J’essayais de les cacher : « Non, ce n’est rien, vraiment ». Personne ne voudra s’attarder : on s’en est tiré et c’est finalement l’essentiel. Oublier, évacuer… . Nouveau repas pris en commun vers midi : on nous sert bien trop et l’envie de rattraper les repas non pris nous gagne. En fait, nous dévorions et après quelques bouchées, revoilà les nausées. Nos estomacs n’étaient plus habitués. Le passé nous rattrapait encore, dernières tentatives. Un café noir sera notre bon remède. Quelques-uns feront des provisions : pourquoi les en blâmer ?

 

Le picotement à gauche me reprit : le moment des retrouvailles approchait. Le train repart, chacun muni de son sauf-conduit, de sa carte de rapatriement dans des wagons réservés. Des accompagnateurs discrets nous laissèrent une tablette de chocolat : j’en avais oublié jusqu’au goût. Des camarades avaient reçu un paquet, d’autres ne conservaient que les séquelles de leur captivité, des habits ; ils emballèrent le tout dans les filets da bagages soigneusement défaits. Tiens, il me reste un semblant de briquet confectionné à la hâte dans le garage de Tambov. Le seul trésor ramené de mon séjour en Russie. 17 heures, je sautai sur le quai à Colmar ; la gare familière me parut étrangement déserte. Le train n’aura pas été signalé. Nous étions quelques-uns à nous disperser, dans l’anonymat. Fils de cheminot, je connaissais les voies ; je les traversais rapidement sans passer par le contrôle. Je quittai discrètement  l’enceinte de la gare et respirais, tel un paria, l’air du pays. Mes pas me portèrent vers l’habitation de mon parrain, celle de la rue Stoeber dans le quartier dit de Sainte-Marie, et, sur le chemin, mon uniforme n’éveilla nulle attention. Surprise de me revoir, ma tante me laissa sa bicyclette. Je me rappelle, elle riait et pleurait à la fois. Que dire ? Tous pensaient que…, enfin, ils espéraient néanmoins. Une providence doit veiller, si elle veille d’ailleurs. Je présumais de mes forces : parcourir quatre longs kilomètres entre Colmar et Wettolsheim. Epuisé, j’entrevis l’espace entre la rue et la porte ; elle s’entrouvrit ; là, la maison, j’ai l’impression qu’une froidure qui était celle de la nuit m’envahissait, je chancelai, vaincu. J’ai 51 kilos. J’avais frappé à une porte comme à celle d’un paradis retrouvé. Elle apparut dans l’embrasure de la porte. Elle était là et c’était bien. Elle ne pouvait que me reconnaître. Elle me prit dans ses bras, et dans un cri brisé par l’émotion: « Mon Dieu, que tu as changé ! ». J’ai retrouvé ma mère. Mon père, averti par mon parrain, devait rapidement nous rejoindre : les larmes lui coupèrent la parole. 

 

 

 

 

 

EPILOGUE

 

Le 25 mai 1985, je retrouvai Tambov. Je déambule paisiblement dans ses rues. Simplement ne pas oublier nos morts, pour se dire aussi que, quelque part, le monde doit devenir plus fraternel. Pensée pieuse ? Utopie ? Je ne sais. Mais y croire, reste la communion de ceux qui ont vécu un conflit et y ont souffert dans leurs chairs. Lors de mon dernier voyage à Tambov en 2000, je me rendis compte ne jamais vraiment pouvoir vaincre mon émotion. Je n’y retournerai probablement plus jamais. Et ce sera bien le cas. Mais nous savons désormais où reposent nos copains et, peut-être, là notre «  Association Pèlerinage Tambov », aidée par les pouvoirs publics, a rempli sa plus belle des missions. Les familles savent où sont les leurs et peuvent faire leur deuil (je songe à Paul ERNEWEIN de Niederlauterbach qui sait à présent où repose son père depuis son séjour en Russie en septembre 1995 ou à Anna FROELICHER de Saint-Louis en Moselle qui y retrouva la tombe de son mari, 50 ans après, d’un certain Philippe qui planta à Tambov une rose pour son père mort à 31 ans), jeunes morts pour être nés en Alsace, puis contraints à une infâme conscription, pouvant très difficilement, au sortir de l’adolescence, se soustraire à ce diktat (certes, il y eut l’exemple hautement patriotique de Fernand GSELL, natif de Kintzheim, qui refusa de prêter serment en 1943), sous peine de voir les proches exécutés ou déportés sans aucune forme de procès.  Pourra-t-on  cependant reprocher à un jeune de 18 ou 20 ans de s’être  soustrait au martyre, d’avoir refusé le peloton d’exécution ? Quant à rejoindre les alliés, ce n’était point évident (mon article paru dans l’Alsace, édition du 3 août 1996). Nous les jeunes de ces classes des années 20 n’avions que le tort d’être nés au mauvais moment et au mauvais endroit et contraints de mourir pour l’ennemi (le doyen REDSLOB de la Faculté de Droit de Strasbourg évoqua déjà cette funeste obligation dans un discours prononcé le 14 mai 1923, songeant alors au premier conflit mondial à peine achevé). C’est ainsi que la mémoire ne s’éteindra pas, les générations passant. Aujourd’hui, la reconnaissance est acquise dans l’ensemble. 

 

Il me reste, dans ces rues de Tambov que je parcours librement, le souvenir de la mort qui rôde. Comme pour de nombreux jeunes, la guerre nous a détruits moralement, laissant, pour les survivants, des séquelles physiques nombreuses.

 

2006. 60 ans se sont écoulés depuis le début de la fin du IIIè Reich ; la vie a suivi son cours. Mes quatre enfants se sont mariés, sont devenus eux-mêmes parents. J’ai pris ma retraite depuis quelques années déjà, ainsi que ma chère Gaby, délaissant toute fonction municipale à Richwiller. Ce soir, ma plume court sur la feuille blanche ; je voudrais seulement laisser quelque chose de ce passé, sans haine, sans revendication particulière. L’homme, a-t-on écrit, est une « poussière d’étoile » . Je veux croire qu’il en soit digne. 

 

Nous sommes maintenant en 2014, j’ai 88 ans. C’était il y a déjà longtemps, tout là-bas vers l’Est de l’Europe.

 

 

 

Je suis un parmi Nous

 

 (cette rédaction fut achevée en 2014)