Le mariage du diable

II y a de longs siècles, un des trois châteaux d'Eguisheim, le Weckmund, était habité par une comtesse dont le mari avait disparu dans la fleur de l'âge. Cette femme aimait les fêtes et les amusements et dépensait follement l'argent. Aussi s'appauvrit-elle de plus en plus. Alors elle entra en relations avec le diable, conclut un pacte avec lui et lui vendit son âme qu'il devait chercher au bout d'un certain nombre d'années. A partir de ce moment la comtesse portait les costumes les plus riches, était couverte de bijoux et de pierres précieuses, et les fêtes se succédaient sans fin.

Les années passèrent, la comtesse n'y fit point attention. Un jour, le diable se pré­senta au château. En ricanant il montra à la femme le pacte conclu et signé de son sang. Effrayée à mort, elle implora la clémence du prince des ténèbres. Il ne voulut rien entendre. Mais la comtesse lui dit:

—Accordez-moi encore trois ans de vie joyeuse. En retour je vous donne ma fille en mariage. Elle a dix-huit ans et elle est bien belle. Vous ne le regretterez pas.

Le diable acquiesça : la nuit suivante, à minuit, il voulait venir pour chercher sa fiancée.

En effet, il se présenta le lendemain soir au château de Weckmund. Il portait des habits magnifiques et scintillants, une barette avec une longue plume couvrait ses cheveux noirs. Grand et mince, il avait l'air d'un gentilhomme au regard de feu et au sourire narquois. Un festin opulent eut lieu, les mets et les vins se succédèrent, et la comtesse fut fort joyeuse.

La jeune fille cependant, douce et pieuse, qui ne ressemblait nullement à sa mère, ne trouva guère le gentilhomme à son goût, quoique sa mère le lui eût vanté toute la journée. Polie et obéissante, elle noua pourtant la conversation avec lui. Elle lui demanda quel était son nom, où se trouvait son château et que représentaient ses armoiries.

—Mon nom est bon, répondit le diable en souriant, mes armoiries, bien anciennes,montrent un dragon qui crache du feu. Mes sujets sont innombrables, et la gaîté

règne dans mon immense château.

 

•— Mais, continua la jeune fille, comment s'appelle donc votre saint patron que vous implorez pour vous secourir?

Le diable remua, inquiet, sur son siège, le tour de la conversation lui déplut, et sa réponse fut bien vague.

—Le saint patron? Ah ! qu'importé son nom ! Je lui rends les honneurs qui lui re­viennent.

Mécontente de ces paroles la jeune fille insista :

—Sans doute avez-vous dans votre château une chapelle où vous vénérez la Sainte Vierge et où vous adorez le Christ, Nôtre-Seigneur?

A ces mots le diable sauta en l'air, ses traits se défigurèrent terriblement. Un éclair aveugla la jeune fille, un coup de tonnerre formidable retentit. Quand, toute trem­blante et effrayée, elle ouvrit les yeux, elle ne vit plus personne. Le gentilhomme qu'elle avait vu se transformer en diable avait disparu, mais le fauteuil de sa mère était vide également : le prince des enfers l'avait emportée avec lui. Une forte odeur de soufre remplissait la salle du festin.

Dès le lendemain la jeune fille quitta le château, prit le voile et se fit religieuse.