2020

Emile Beyer : une grande signature du Vin d'Alsace

Christian Beyer devant la colline du Pfersigberg à EguisheimChristian Beyer devant la colline du Pfersigberg à Eguisheim© M.O.

Après notre rencontre avec Christian Beyer, à la tête du domaine Emile Beyer à Eguisheim, nous pouvons l'affirmer : ce vigneron nous fait penser au porteur de la flamme olympique, sauf qu'il est ici question de flamme vinique. Transmettre sa passion du vin d'Alsace bien fait, c'est tout lui.  Par Mike Obri

Quel bonheur de converser avec Christian Beyer sur ses terres, à Eguisheim. Philosophie, histoire, géologie, climatologie, cinéma... toutes les disciplines sont bonnes pour parler du Vin d'Alsace. L'homme, pas encore la quarantaine, est un vrai passionné. Qui ne cache pas sa volonté d'être reconnu parmi l'élite des vignerons de la région. « Chaque année, on repasse l'examen. On a beau connaître son métier, chaque millésime est une autre aventure. C'est un métier fabuleux et je prends de plus en plus de plaisir à l'exercer. Les vins d'ici méritent d'avoir une plus grande reconnaissance. Au 17ème siècle, l'Alsace, c'était le Bordelais d'aujourd'hui. On écoulait du vin partout en Europe », s'enthousiasme-t-il. « Quel autre métier permet de présenter son travail à des personnes très différentes, ici ou à des milliers de kilomètres, leur faire goûter et sentir chez eux du plaisir ? Le vin, c'est l'échange, c'est un liquide magique qui fait marcher l'imaginaire ».

Mettre une cigogne sur l'étiquette, ça ne suffit plus !

Mais Christian Beyer est également très pragmatique. Après avoir fait ses classes dans le Sauternais, en Bourgogne et en Allemagne, il a compris très vite que le marché du vin s'était mondialisé et qu'il fallait s'ouvrir à l'international. « Emile Beyer était le nom de mon grand-père : on se transmet nos parcelles depuis 14 générations ! Quand j'ai repris l'exploitation il y a quinze ans, la part d'exportation est passée de 5 à 40%. C'est dingue qu'un type de Chicago pense à commander un Grand Cru d'Alsace au restaurant, mais aujourd'hui, c'est aussi comme cela que ça marche. Du vin, on en fait partout. Pour un Chinois, du Riesling ne peut être qu'allemand... Du Riesling, on en produit d'excellents en Nouvelle-Zélande ou aux Etats-Unis... Mettre une cigogne sur une bouteille, ça ne suffit plus. Pour se démarquer, pour faire que le Vin d'Alsace retrouve une image de prestige, il faut miser sur la qualité, la spécificité de nos terroirs, et redonner à nos bouteilles cette part de rêve, à l'image du Bordelais ou de la Bourgogne. Ce qui a nui à l'image du Vin d'Alsace, c'est son côté bon marché, son bon rapport qualité/prix. Le prix, c'est le premier critère de décision du consommateur. Un Riesling à 5€, qu'en déduit-on ? »

Eguisheim compte deux Grands Crus : le Pfersigberg et le Eichberg, les fers de lance de la gamme Emile Beyer, passée cette année en bio. Le domaine ne produit que 150 000 cols par an : une petite production, pour maîtriser la qualité d'un bout à l'autre de la chaîne. Nous avons eu la chance de goûter quelques bouteilles. Faites-nous confiance, nous n'avons eu que de très agréables élixirs en bouche, des vins équilibrés, expressifs, tendus, d'une finesse remarquable. Riesling et Muscat se revendiquent secs, comme ils devraient l'être. Avec toujours de la minéralité pour les Rieslings. Notre coup de coeur va au Pinot Noir Lieu Dit Sundel, vinifié comme un grand rouge. Saisissant. Une révélation.« Les Alsace Grands Crus doivent devenir des portes d'entrées de communication pour le vignoble alsacien. En Bourgogne, le Romanée-Conti fait rêver, et du coup, pousse vers le haut toute l'image de marque des vins d'une région. On voit des cars de Japonais s'arrêter en Côte-d'Or pour visiter ce sanctuaire. L'Alsace est touristique, mais vient-on la voir pour ses vins ? Cela devrait devenir un objectif », conclut Christian Beyer.

Infos pratiques

Place du Chateau68420 Eguisheim

Renseignements :

03 89 41 40 45
www.emile-beyer.fr

Vente sur place, mais aussi à la Maison Engelmann à Mulhouse, au Canon d'Or à Mulhouse, à La Nouvelle Auberge à Wihr-au-Val...

15 octobre 2013

Réchauffement climatique : adieu au Riesling en 2050 ?

 
 
Chemins de vignes près d'Eguisheim (Photo JR / Rue89 Strasbourg)

Chemins de vignes près d’Eguisheim (Photo JR / Rue89 Strasbourg)

VIDEO. Le réchauffement climatique va bouleverser la production viticole lors des 30 prochaines années. Si les températures continuent de grimper, on ne produira plus de Riesling en Alsace, mais des vins de Languedoc. Pas de panique cependant, l’Inra de Colmar développe des cépages capables de résister aux chaleurs et aux maladies qui en découlent. Reportage à Eguisheim, chez les Freudenreich.

 

Faites quelque chose, les vignes ont chaud ! D’ici 2050, la surface des terres propices à la culture de la vigne en Europe pourraient être réduites de 68%, selon les conclusions d’une étude de l’organisation non gouvernementale Conservation national aux Etats-Unis. Même si l’émission de gaz à effet de serre restait modérée et maîtrisée, le réchauffement climatique redessinera, quoi qu’il arrive, la carte des vins au niveau mondial. Peut être même que dans plusieurs décennies, sur votre table, le feu Bordeaux aura été remplacé par un grand cru scandinave. Et si le scénario prévu par les scientifiques se réalise, quel sera l’avenir de nos vins d’Alsace ?

Le soleil dose la quantité de sucre dans le raisin. Que se passe-t-il alors quand le soleil change ? (Photo JR / Rue89 Strasbourg)

Le soleil dose la quantité de sucre dans le raisin. Que se passe-t-il alors quand le soleil change ? (Photo JR / Rue89 Strasbourg)

Pas de panique chez les vignerons alsaciens

Dans l’immédiat, les viticulteurs alsaciens sont les derniers à verser une larme face au soleil. La hausse des températures constatée ces deux dernières décennies bonifie le vin. Depuis les années 90, les vendanges précoces assurent une meilleure récolte. Les temps humides d’octobre sont évités, il y a donc moins de pourriture dans les vignes, réduisant les pertes. En Alsace, les fortes chaleurs ont permis à la vigne d’atteindre une bonne maturité. La présence du soleil rend le raisin plus sucré, améliorant la qualité du vin. Une année chaude est souvent associée à un grand millésime. 2013 déroge à la règle, selon Eric Meistermann chercheur au sein de l’Institut français de la vigne et du vin à Colmar :

« Cette année est une exception, comme il y a 20 ans, la date de fleuraison retardée a décalé les vendanges au mois d’octobre. Les vins 2013 ressembleront à un millésime de 1983. »

 

Mais le cocktail chaleur et sécheresse favorise aussi les insectes de vignobles, porteurs de maladies. La flavescence dorée, par exemple, est une affection à l’origine de pertes importantes dans les régions viticoles du sud de la France. Une maladie remontée jusqu’en Bourgogne aujourd’hui. Sorte de jaunisse de la vigne, la bactérie est transportée par la cicadelle. Elle peut aussi être transmise par l’enracinement de plants malades. Selon Éric Meistermann, l’Alsace n’est pas à l’abri :

 

« Avec le réchauffement climatique, on voit apparaître ces nouvelles maladies. L’Alsace en est encore indemne, mais avec de fortes chaleurs, la flavescence dorée pourra un jour arriver dans notre région. »

(Photo Julie Roth / Rue89 Strasbourg)

(Photo Julie Roth / Rue89 Strasbourg)

Il faut se projeter en 2060, pour commencer à craindre un bouleversement de la carte des vins. Selon Éric Duchêne, ingénieur à l’Institut National de la Recherche Agronomique (Inra) de Colmar, en 2030 le climat Alsacien sera équivalent à celui de Lyon à l’heure actuelle et en 2060, Strasbourg aura le climat de Montpellier… Selon le chercheur, l’été caniculaire de 2003 est à prendre comme un exemple pour se projeter en 2060 :

« Le goût des cépages tend a être plus alcoolisé et moins acide, c’est une certitude ce sera la tendance des prochaines décennies à cause du réchauffement climatique. »

Du coup, les régions du nord de l’Europe développeront de nouveaux vins. Des pays comme le Danemark ou le sud de l’Angleterre par exemple sont déjà en train d’en produire. Contrairement aux vignobles bordelais ou ceux du Languedoc-Roussillon, les vins alsaciens ont encore de beaux jours devant eux, protégés par un climat septentrional.

Récolte nocture, ou sur les montagnes ?

Afin de contrer un tel bouleversement, les techniques culturales devront s’adapter au fil du temps. Des viticulteurs pensent déjà à récolter leur raisin de nuit pour plus de fraîcheur. À long terme, il est possible d’adapter les cépages. A l’Inra de Colmar, des programmes sont en cours avec comme objectif de trouver de nouveaux cépages plus résistant aux maladies, plus résistants à la chaleur. Eric Duchêne travaille sur ce projet :

« Nous avons un programme de création de variétés résistantes aux maladies fongiques. Pour le moment, l’idée n’est pas de trouver un cépage qui ressemblerait à du Riesling ou à un autre vin, mais de trouver des croisements de cépages blanc ou rouge qui améliorerait leur résistance. »

L’objectif premier de ces croisements reste de réduire l’utilisation de pesticides. Les cépages issus de cette recherche sortiront des pans entre 2020 et 2025. Une autre possibilité serait de déplacer certains vignobles exposés à la chaleur sur des parcelles situées en altitude. Le Grenache en Haute-Savoie, les pieds de Gewurztraminer sur les hauteurs vosgiennes…

 

DE JEAN-LUC À JULIEN FREUDENREICH

Loin de la canicule de 2003, cette année les vendanges se sont déroulés sous un ciel nuageux avec une température qui peinait à atteindre les 10 degrés le matin. Cependant, les quelques averses n’ont rien enlevées à la bonne ambiance des 7 jours de récoltes traditionnelles, sur le domaine Freudenreich à Eguisheim, au contraire. Le sécateur dans une main, le seau dans l’autre, ils étaient 13 vendangeurs à couper les grappes. Pendant les 8h de travail quotidien, Armand et Pascal se chargeaient des blagues cocasses, pendant que Brigitte et Babeth poussaient la chansonnette. Il n’y a pas de secret, en rigolant la fraîcheur des vignes se ressent moins sur le bout des doigts. La famille Freudenreich est propriétaire du domaine depuis 1653, aujourd’hui c’est Jean-Luc Freudenreich qui est à la tête de l’exploitation étendue sur 6 hectares.

Depuis juin dernier, son fils aîné est venu bouleverser les habitudes en faisant ses premiers pas de jeune patron sur le domaine. Désormais, ils travailleront main dans la main, avec bien évidemment une transmission de savoir du père vers le fils. A 21 ans, Julien Arthur Freudenreich reste à l’écoute de la moindre consigne, le regard impénétrable. Il n’hésitera pas tout au long de son apprentissage à donner son avis. Avec une vue sur 3 générations, les pratiques culturales ont bien évidemment évoluées, le vin du domaine Pierre Freudenreich et fils aussi et ce n’est pas seulement dû au réchauffement climatique…